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Les @mers du CESM


Les @mers du CESM - 19 avril 1944 :

Le cuirassé Richelieu participe au bombardement de Sabang, base japonaise en Indonésie. Le navire français, ayant rejoint l’Eastern Fleet commandée par l’amiral britannique Somerville, prendra part à trois autres opérations visant des bases navales ennemies. Après 52 mois passés en mer, le bâtiment rentre à Toulon le 1er octobre 1944. À nouveau déployé en Asie du Sud-Est l’année suivante, le bâtiment assistera à la capitulation du Japon dans la rade de Singapour le 23 septembre 1945.





mardi 6 mars 2012

Une Défense AntiMissile Balistique de territoire à la française ?

© Marine nationale – Les quatre frégates issues du programme Horizon – les Forbin, Chevalier Paul, Andrea Doria et Caio Duilio – naviguent en formation.



Introduction

Le sommet de l'OTAN à Lisbonne, le 20 novembre 2010, a consacré le choix de la Défense AntiMissile Balistique (DAMB) de territoire1. Ce genre de système semblait devoir demeurer l'apanage d'un affrontement, révolu, entre superpuissances. Les débats à l’intérieur de l’OTAN n’émergent que depuis le sommet de l’alliance Atlantique à Prague en 2002. Au cours de ce sommet, l’organisation transatlantique décide de se lancer dans la DAMB, tant sur le plan de la défense antimissile de théâtre, avec le programme ALTBMD (Active Layred Theatre Balistic Missile Defense), que sur le plan de la DAMB de territoire, avec le programme d’études MDFS (Missile Defense Feasibility Study). Cette évolution n’est pas sans conséquence sur le plan stratégique puisqu’il s’agirait presque d’un monde nouveau, par rapport à la DAMB de théâtre, qu’il faudrait développer. L’OTAN avance vite sur ce dossier, puisque la puissance américaine impose l’agenda, et qu’elle en a les moyens. Au-delà des enjeux technologiques, cette évolution de l’Alliance pose la question de son articulation avec le caractère nucléaire de l’OTAN, et plus particulièrement, avec le fait nucléaire français, puisque le coût d’une DAMB de théâtre, même élargie à la protection ponctuelle de quelques territoires, n’est absolument pas indolore (alors, le coût de « l’échelon supérieur », celui d’un système ABM (Anti-Ballistic Missile)…), et conduit à des choix radicaux, donc à abandonner ou conforter des outils stratégiques. Il s’agit pour Paris d’évoluer entre le développement et l’acquisition de « briques technologiques », ou bien de développer un système français. Il s’agit donc de faire un état des lieux des capacités françaises, et d’apprécier les coûts des évolutions induites par l’agenda de l’OTAN.

Un missile balistique
Joseph Henrotin dans son article sur l'éventuel retour du SRBM2, distinguait le missile, selon une définition consensuelle, qui pouvait être obtenue aussi bien à partir du Dictionnary of miltary termsaméricain que du Larousse, comme étant « toute arme de jet, aérobie propulsée par des moyens propres et guidée ». La roquette, elle, n’est pas guidée, bien que certaines roquettes de gros calibres empruntent, au cours de leur phase balistique, des altitudes telles qu’ils soient nécessaires de recourir à des systèmes antimissiles balistiques pour traiter la menace qu’elle représente -une fois tirée !
Prolifération des armes balistiques
La précision n'est pas inutile dans le mesure où, dans la même publication, Philippe Langloit analyse un renouveau des roquettes de gros calibres (Large Caliber Rocket – LCR)3, et comment « un vecteur tel que de « vieilles » LCR, auxquelles auraient été adjointes des sous-munitions de dernière génération, est de nature à poser de réels problèmes à nos forces, pour peu que des systèmes de ciblage adéquats soient effectivement disponibles ». Cette « missilisation » des LCR a d’ores et déjà été observée, nous dit l’auteur, en Irak (Al-Samoud) et en Iran (Fateh-110) où l’intégration de systèmes de guidage en fait de véritables SRBM.
Plus largement, les missiles balistiques sont, finalement, assez répandus à travers le monde, « le nombre d’Etats se dotant de missiles balistiques de courte portée n’a cessé de croître : la Grèce, les Emirats ou la Turquie (y compris par l’achat de J-600, développé avec l’aide chinoise [des officiels Turques évoquent le développement de MRBM de 2500km de portée de nos jours]), ne sont pas des utilisateurs historiques de missiles balistiques de courte portée, tout comme l’Iran ou l’Inde, qui n’ont acquis leurs capacités que ces vingt ou trente dernières années. La plupart des Etats disposant historiquement de capacités balistiques du champ de bataille cherchent à les conserver (Syrie, Yemen) ou à les moderniser (Corée du Sud, Chine), ceux abandonnant leurs capacités étant essentiellement est-européens ou sud-américains (abandon des programmes dans la foulée de l’abandon des programmes nucléaires militaires). D’autres, encore, cherchent à acquérir ce type de missiles, comme la Birmanie 4 ».
Découpage du vol d'un missile balistique
Le vol d’un missile balistique se découpe en trois temps. Le premier correspond à la phase propulsée qui voit l’engin demeurer soit dans le milieu atmosphérique (jusque 120km d’altitude), soit atteindre le milieu exo-atmosphérique (à partir et au-delà de 800km d’altitude, c’est bel et bien l’Espace sidéral). Dans un second temps, le missile et sa charge parcours une trajectoire non-propulsée, mais régie par les lois de Kepler, plus ou moins hors de l’atmosphère terrestre selon la nature de l’engin et la trajectoire choisie. Cette seconde phase dure plusieurs dizaines de minutes. La troisième phase, celle de rentrée dans l’atmosphère, voit soit l’ensemble, engin et charge, allait sur sa cible, soit l’engin se séparer de sa charge avant cette rentrée dans l’atmosphère avant d’atteindre le but final.

Schématiquement6, le vol est très simple, et la trajectoire est prévisible dès lors que sa phase balistique est connue. Plus le missile est détecté tôt, plus les chances d'interception sont grandes. Mais il y a trois types de trajectoire possible pour un engin balistique :
  • à énergie minimale (portée maximale du missile),
  • tendue (altitude maximale moindre, ce qui réduit les possibilités de détection adverse dans l'espace),
  • plongeante (l'altitude est maximale, en contre-partie d'une perte de portée par rapport à la trajectoire à énergie minimale, mais les vitesses du corps de rentrée sont maximisées, ce qui stresse les défenses adverses).
Les enjeux attachés à chaque trajectoire sont très grands puisque le Vice-amiral d'escadre (2S) Jen-Pierre Tiffou (MBDA) précisait que « tous les missiles balistiques ne sortent pas de l'atmosphère. Certains, de courte portée en trajectoire tendue, restent dans l'atmosphère. Je voudrais appeler l'attention sur la raison pour laquelle la Fédération de Russie met en avant le SS-26 [Iskander] lorsqu'elle s'oppose aux agissements américains ? Parce que ce missile peut ne pas sortir de l'atmosphère et qu'actuellement, dans la panoplie américaine, rien ne l'arrête puisqu'il est manoeuvrant : le Patriot intercepte trop bas [20km de plafond, environ], le THAAD [de 20 à 70km] et le SM-3 interceptent trop haut [jusque 250km d'altitude] »7. Il n'est donc pas anodin que la Russie menace publiquement de déployer des batteries d'Iskander à Kaliningrad car, et comme cela a été dit, ces missiles ne peuvent être interceptés, et ils jouent donc à merveille un rôle de contre-batterie contre les éléments du système antimissile américain en Europe.
Dans les faits, il s'agit de potentiellement intercepter des missiles balistiques d'une portée allant de :
  • 150 à 1000 kilomètres de portée : les missiles de courte portée ou Short Range Ballistic Missile (SRBM) ;
  • 1000 à 3000 kilomètres : les missiles de moyenne portée ou Medium Range Ballistic Missile (MRBM) ;
  • 3000 à 5500 kilomètres de portée : les missiles balistiques de portée intermédiaire ou Intermediate Range Balistic Missile (IRBM) ;
  • 5500 à 12 000 kilomètres de portée : les missiles intercontinentaux ou InterContinental Ballistic Missile (ICBM).
L'interception des SRBM et de MRBM, jusque 3000km de portée, relève de la DAMB de théâtre, quand l'interception d'engins d'une portée supérieure relève des systèmes ABM (Anti-Ballistic Missile).

Interception endo-atmosphérique et exo-atmosphérique
La majeure partie des systèmes qui prétendent intercepter des missiles balistiques (de courte portée) le font en endo-atmosphérique : c’est-à-dire après la phase balistique, donc exo-atmosphérique, de l’engin. Cette phase est la plus courte de vol : une vingtaine de secondes (voir le billet d’EGEA précité), en moyenne. Mais il a pu être vu que des SRBM (l’Iskander) pouvaient échapper aux défenses antimissiles de théâtre qui existent à l’heure actuelle.

Le missile balistique intercontinental et sa version « MIRV » (le mirvage pourrait potentiellement proliférer à l’échelon des missiles tactiques) incitent à d’autres zones d’interceptions. Le principe du missile balistique mirvé est qu’il relâche plusieurs charges, voir des contre-mesures, au déclenchement de la phase terminale du vol, voir pendant la phase balistique. Cette technique n’est pas à la portée de tous, certes. Mais un missile mirvé, à charges nucléaires ou « sales », inciterait à rechercher une interception exo-atmosphérique : avant que le missile libère ses différents composants.

DAMB de théâtre et capacités françaises actuelles
La DAMB de théâtre (ou ATBM : Anti-Tactical Ballistic Missile) correspond à une défense anti-aérienne étendue. Suite à la deuxième Guerre du Golf (celle entre l’Iran et l’Irak, de 1980 à 1988, pouvant être considérée comme la « première »), de nombreux systèmes sont apparus pour tenter de contrer des missiles balistiques (et roquettes de gros calibre ?). Ces derniers correspondent à une menace « de théâtre », et ont une portée n’excédant pas les 3000km de portée, grand maximum.

Dans le cas français, il existe d’ores et déjà un système d’armes conçu pour la DAMB de théâtre : le système Mamba (SAMP/T) de l’Armée de l’Air. A l’heure actuelle, au standard « Block 1 », il peut intercepter des missiles balistiques assaillant d’une portée allant jusque 600km. Les frégates Forbin et Chevalier Paul, issues du programme franco-italien Horizon, ont un système d’armes, le PAAMS (Principal Anti-Air Missile System – issu d’une coopération franco-italo-anglaise) qui a les mêmes origines que son cousin terrestre, sans en avoir les capacités ATBM.

L’OTAN a choisi de mettre en réseau les différentes capacités nationales grâce au programme ALTBMD (Active Layered Theatre Ballistic Missile Defense)8, et que ces systèmes nationaux soient de couche :
  • « basse » (0-20km : SAMP/T),
  • « haute » (20-70km : le THAAD (Terminal High Altitude Area Defense) ou 250km pour le SM-3).
Cet investissement de 833 millions d’euros, lancé en 2005, bien que ses prémices remontent à 1999, vise à fournir la capacité BMC3I (Battle, Management, Command, Control, Communication and Intelligence) aux membres de l’Alliance.

L’autre grand programme de l’OTAN est la « Missile Defense Feasibility Study » (MDFS) qui permet à l’Alliance d’étudier la problématique de la DAMB de territoire.

Le dernier programme de l’Alliance vise à étudier la faisabilité d’une coopération avec la Russie sur un système antimissile balistique (TMD (Theater Missile Defense) OTAN-Russie). Il ne s’agit que d’exercices papier et de développer un système de collaboration de systèmes de théâtre. Le dossier est naturellement sensible à l’heure où Moscou ambitionne d’unifier les défense aériennes des pays de l’OTSC.

DAMB de territoire
La DAMB de territoire (ou ABM) répond à des menaces stratégiques, c'est-à-dire au moins au-delà des 3000km de portée, soit des IRBM et ICBM/SLBM (Submarine-Launched Ballistic Missile).

Les Etats-Unis travaillent depuis les années 50 sur un tel système. Sans résultat probant. Washington et Moscou avait gelé, au nom de l'équilibre stratégique, la diffusion de tel système, et les avaient réduit à la seule défense de leur deux capitales, par un traité du 26 mai 1972. Le président Reagan relança dans les années 80 les recherches sur une DAMB de territoire sous la célèbre expression de « Guerre des Etoiles ». Au cour de ces 25 dernières années, les Etats-Unis auraient ainsi investi 150 milliards de dollars, et le dispositif actuel coûterait de 9 à 10 milliards de dollars d'investissements par an9. Dès son lancement, le p
rogramme intéressait en France : le Président Mitterrand est contre, quand l'ancien Premier ministre de l'époque, Jacques Chirac, fit un aller et retour entre le contre et le pour. Si l'annonce politique (américaine) n'a jamais été suivi d'un système opérationnel, la volonté demeure jusque aujourd'hui : en témoigne la première version du BMDE (Ballistic Missile Defense Europe) qui a été abandonnée. Il s'agissait de l'implantation européenne du bouclier anti-missile américain qui vise à protéger les Etats-Unis de l'attaque balistique d'un « Rogue state ».
L’Europe est en première ligne dans la stratégie américaine, puisque le cap le plus occidental de l’Asie est un des territoires avancés qui sert la défense des Etats-Unis d’Amérique : d’où le BMDE que Washington a échoué à vendre aux européens (dont les russes). C’est alors que pour vendre l’implantation, la « menace » iranienne a été plus présente dans les discours car certains missiles iraniens, le Sejil en tout premier lieu, pourraient atteindre l’Europe. Le président Obama propose alors l’EPAA (European Phased Adaptive Approach) : en lieu et place du radar à bande X qui devait être installé en République Tchèque et des 10 intercepteurs GBI (Ground Based Interceptor) de Pologne, la nouvelle administration choisit, en 2009, de mélanger des solutions terrestres et navales. Ainsi, quatre destroyer AEGIS équipés de missiles SM-3 seront stationnés à la Rota (à proximité immédiate du détroit de Gibraltar) et un croiseur Ticonderoga se rend régulièrement en Mer Noire. Un radar TPY-2 doit être installé au sol, ainsi qu’une version terrestre des missiles SM-3. La version de ce dernier missile serait portée au standard Block III-A et -B d’ici à 2020.

C’est dans ce cadre que s’insère la nouvelle direction prise par l’OTAN à Lisbonne de développer une DAMB de territoire. Concrètement, il s’agit de coupler le programme ALTBMD avec une partie de l’EPAA. Le colonel Marc Henry (op. cit.) évoquait au séminaire sur la défense antimissile et la collaboration navale un coût européen, pour un système ABM, de 50 milliards d’euros. Ce n’était qu’un ordre de grandeur qu’il offrait au public, mais en considération des éléments qui seront décrits plus bas pour construire l’embryon d’un système ABM français, il y a certainement du vrai dans ce chiffre.

ABM : substitut ou complément à la dissuasion ?
Il est intéressant de suivre la vigueur allemande pour ce genre de système d'armements. Berlin est privé de l'arme nucléaire depuis le règlement du second conflit mondial. Du moins, c'est ce que l'on peut dire car il y aurait des « bisbilles » juridiques et diplomatiques à ce sujet10. Mais surtout, l'Allemagne d'aujourd'hui n'est pas dans un état d'esprit propice à la conception d'une dissuasion nucléaire. D'où, quelque part, l'échec relatif français à partager la dissuasion avec les allemands, ou, au moins, à en partager le coût. Dans cette configuration là, la DAMB peut être, pour les allemands, un substitut à la dissuasion nucléaire, faute de mieux pourrait-on avancer, à l'image des choix japonais dans une configuration stratégique similaire. Mais ce n'est pas un choix à prendre à la légère car « compte tenu des faibles probabilités d'interception de ces systèmes (elles sont estimées, au mieux, à 70% dans le cas du SM-3, par ailleurs inapte à l'interception d'IRBM), un adversaire pourrait être tenté de doubler ou tripler sa salve. Avec pour résultat de ne plus voir une ou deux ogives frapper la France [ou l'Allemagne], mais bien trois ou quatre11 ».

La dissuasion française ne semble plus utile Outre-Rhin depuis que rideau de fer et mur de Berlin sont tombés. Néanmoins, la perpétuation du fait nucléaire français empêche l'existence de la « parité des droits », tant recherchée par les allemands, entre Paris et Berlin. Il s'agirait donc de faire pression sur la France pour qu'elle troque sa dissuasion contre une défense antimissile balistique de territoire, l'échelon nucléaire ne relevant plus que des Etats-Unis dans l'Alliance -et c'est sans parler des risques que la DAMB de territoire relève politiquement que des Etats-Unis (du comité des plans nucléaires ?12).
Et Londres ? Il a pu être dit ici ou là que les anglais maintiendraient une dissuasion océanique uniquement parce que les français le font ! Il y a de fortes chances que ce soit vrai, tant l’outil nucléaire anglais est si peu autonome, tant dans sa construction (à l’exemple des technologies-clefs employées dans la construction des sous-marins nucléaires anglais, et qui seraient d’origines purement américaines, ce qui pourraient être la source du refus de Londres de travailler avec Paris dans ce domaine) que dans son utilisation.

A Paris, la DAMB semblerait être vu comme un complément, imposé, par sa mise à l’agenda par les américains, et « utile » à la dissuasion, dans la mesure où un tel système permettrait d’amoindrir les prétentions à la dissuasion de quelques uns. Dans le cadre d’une DAMB de territoire, il s’agirait de ne pas abaisser le seuil nucléaire en ne mettant pas, face à des attaques balistiques conventionnelles, la dissuasion océanique ou aéroportée, mais bien de le relever pour opposer à une telle menace, conventionnelle, une parade conventionnelle. Si jamais cette éventuelle attaque était parée d’ogives « sales », voir nucléaires, alors il ne serait pas sans risque d’opposer un « bouclier » qui n’en a que le nom. Les avis sont plus unanimes pour saluer la pertinence de la défense antimissile balistique de théâtre.

Capacités françaises : de la DAMB de théâtre à la DAMB de territoire (à la) française ?
Tout dépend en réalité de la nature de la menace, et surtout, de la portée pratique des missiles balistiques qui pourraient être utilisés. S'il devait s'agir de missiles intercontinentaux, alors les outils de la DAMB de territoire sont nécessaires. Par contre, s'il s'agit de SRBM et MRBM, le débat est différent, et tout en nuances puisqu'il ne devrait pas dépasser le cadre de la DAMB de théâtre, celle qui est en service et qui devrait améliorée.
Prenons l'exemple du Moyen-Orient, car, les capacités de défense antimissile balistique de théâtre françaises peuvent se confondre avec une DAMB de territoire. C'est particulièrement criant dans le cas des E.A.U. puisque les SAMP/T de l'Armée de l'Air permettent « de défendre des zones ayant une surface de quelques centaines de km² »13. Ce n'est pas suffisant pour défendre tout un territoire, mais il y a là l'embryon d'une DAMB de territoire, et c'est là que se concentre les enjeux d'un tel système ABM français. Il n'était peut être pas prévu à Washington, ou voulu, que la France puisse produire par elle-même son propre système ABM : pourtant, Paris fronde d'ores et déjà en produisant son propre avion de combat !
S’il n’est pas question pour la France de troquer sa dissuasion contre un système ABM, les capacités antimissiles balistiques de Paris peuvent, toutefois, offrir une telle défense (avec tout ses avantages et inconvénients) à ses alliés. Peut être même que cette offre stratégique pourrait se marier à merveille avec un parapluie nucléaire français ? Quoi qu’il en soit, s’il s’agissait d’accroître les capacités de la DAMB de théâtre en vue de couvrir la surface d’un ou de quelques Etats, alors il y aurait quelques investissements à réaliser.
DAMB de théâtre modernisée et embryon d'un système ABM français
Il s'agirait de renforcer les capacités françaises à anticiper l'évènement, et donc de pouvoir mieux détecter la préparation au lancement, le tir de missiles balistiques. Le Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité nationale de 2008 consacre la détection avancée. Le démonstrateur spatial Spirale14 apporte une expérience intéressante. La suite logique serait la construction d'un satellite opérationnel, d'un coût allant de 600 à 1 milliards d'euros.
En sus, il serait également nécessaire de construire un radar transhorizon pour compléter le dispositif. Un positionnement aux E.A.U. de l’installation a été évoquée -ce qui induit bien des questions sur l’installation d’une infrastructure stratégique française dans un Etat tiers, même allié, et face à la « menace » désignée (ce qui serait en contradiction avec le caractère global de la dissuasion) ! Si le radar est construit avec une face plane, c’est-à-dire en considération d’une seule menace -et à l’intérêt donc réduit?-, alors le coût avoisinerait les 200 millions d’euros. Pour une surveillance « tout azimut », la facture serait multiplié par 2 ou 3. Néanmoins, s’il devait s’agir d’un système ABM tout azimut, à l’image de la dissuasion nationale, alors, peut être qu’il faudrait évoquer plusieurs radars -comme l’ABM américain- et la facture risquerait d’être très salée car il faut tenir compte de la rotondité de la Terre, même si la géographie archipélique française se prête très bien à l’exercice.
Afin de poursuivre dans la voie d'une DAMB de théâtre renforcée, il faudrait moderniser les capacités ATBM existantes du Mamba (capacité « Block I »). Il y a deux mouvements principaux de modernisation à décrire :
  • le premier vise à permettre l'interception de missiles balistiques d'une portée supérieure à 600km, jusque 1000km. A cette fin, l'autodirecteur des missiles Aster devra être modernisé (30 millions d'euros pour la R&D et l'équipement) pour parvenir à la capacité Block 1 NT.
    Le radar Arabel des actuels batteries Mamba devra être remplacé, et dans cette optique, Thales propose les radars GS1000. Il n'est pas prévu que le GS1000 entre en service avant 2022.
  • Une phase plus navale verrait la modernisation des deux frégates françaises issues du programme Horizon, les Forbin et Chevalier Paul, pour que leur système d'armes, le PAAM, puisse traiter les menaces balistiques. Coût de l'opération, 310 millions d'euros15 : à titre de comparaison, une frégate Horizon est donnée pour 800 millions d'euros sans armement.
Outre le renforcement des capacités de la DAMB de théâtre, il faudrait pour la France développer des capacités purement ABM, en plusieurs volets :
  • Le premier concerne le Mamba, et est dit « Block 2 ». Il n'est pas programmé, et verrait le remplacement du radar GS 1000 par le GS1500 (2 radars nécessaires, pour 350 millions d'euros). Les Aster Block 1 NT seraient complétés par des munitions dédiées à un système ABM : les Aster Block 2 (40 millions d'euros de programme d'études amont) capables d'intercepter une cible entre 20 et 70km d'altitude (haut endo-atmosphérique, à l'instar du THAAD). Il s'agirait de porter les capacités ATBM françaises de la défense contre missiles balistiques d'une portée maximale de 1000km à des engins portant jusque 3000km de portée.
  • Le second volet conduirait au développement de munitions antimissile balistique exo-atmosphérique. EADS Astrium propose un projet d'études amonts de 225 millions d'euros (HT) de cinq ans et demi : l'Exoguard, analogue au SM-3 américain. Il s'agirait de développer un missile emmenant un véhicule tueur dans l'Espace pour détruire un engin balistique pendant sa phase balistique.
  • Un volet naval. Le rapport sénatorial proposent deux « frégates DAMB » dotées de ces missiles Exoguard. Il serait particulièrement ironique que ces navires voient le jour alors que la France a dit non « par mesure d'économie budgétaire » aux frégates Horizon 3 et 4, et que Paris a louvoyé sur le projet de deux frégates FREDA -adaptation d'une version AA de la frégate FREMM- qui ne semble pas du tout répondre à cette ambition. Les sénateurs visent 1500 millions d'euros pour les deux navires et leurs armes, quand les deux Horizons ont coûté 1600 millions d'euros, hors études, hors PAAMS (quel système d'armes pour les deux frégates DAMB?!), hors armement !

L’ensemble de ces extensions des capacités françaises de DAMB de théâtre et cet embryon de système ABM français coûteraient de 7340 à 8140 millions d’euros…

C’est un investissement pluriannuel, certes. Mais à moins d’une augmentation budgétaire conséquente (il paraîtrait que c’est arrivé dans l’Histoire de la France), il faudrait faire des choix (pour changer). Exit le PA2, mais exit quoi d’autres ? Faire un croix sur la dissuasion nucléaire résoudrait potentiellement le problème. Néanmoins, tout crédit retiré à un budget des Armées, n’est pas forcément un crédit redistribué sous une autre forme aux Armées, surtout dans un contexte politique où la souveraineté financière fait la une des journaux. Il est toujours possible de couper dans les capacités conventionnelles.

La dernière proposition ouvre un paradoxe assez fabuleux : la France investirait 7 à 8 milliards d’euros dans des capacités « non-fiables », c’est-à-dire que l’efficacité n’est pas suffisante pour évoquer l’image d’un bouclier, et se priverait du glaive salvateur pour détruire, tout simplement, les capacités adverses. Ce serait démunir la Marine ou l’Armée de l’Air des moyens nécessaires pour rien que aller détruire les sites de lancement d’un adversaire déclaré. A tout hasard, la Russie vient de passer commande de 92 bombardiers à long rayon d’action Su-34 Fullback. Coût unitaire de la machine ? Les Russes affirment qu’il est de 34,5 millions d’euros. Détruire un site de lancement, ou contraindre par des manœuvres un adversaire déclaré, est un chemin plus certain de remporter un affrontement, et la Guerre, in fine.

Mais il a pu être vu qu’il n’est pas inintéressant de compléter la dissuasion nucléaire nationale par des moyens antimissiles balistiques. Si jamais ces moyens apparaissent comme nécessaires à la Défense nationale, alors il faudra faire des choix, et éviter les conséquences paradoxales. L’OTAN propose ses solutions. Elles sont connues sur les plans financiers et politiques. La France peut développer sa solution, et peut la « vendre ». Ce n’est pas une ineptie sur le plan historique puisque le programme nucléaire français a largement bénéficié d’investissements européens, étrangers (EURATOM, Israël, Iran…). En réalité, bien des programmes stratégiques nationaux ont été financés partiellement par l’Etranger, ce qui a permis à la France de les amortir, et d’en lancer de nouveaux (ce qui s’est passé également dans l’Aéronautique). Il ne serait pas illogique que pour financer son indépendance, son autonomie, Paris choisisse de partager l’addition avec un autre Etat. Dans cette optique, l’évolution des relations entre Paris et Abu Dhabi sera scruté avec soin. Néanmoins, à vouloir faire toujours plus avec moins, le développement d’un système ABM français, quelque soit son le degré d’ambition qu’il contiendrait, pourrait également revenir à abandonner une partie des compétences industrielles souveraines de la France, pour les investir dans d’autres domaines. L’exercice a déjà été pratiqué, mais il est hautement périlleux. Les industriels qui souhaitent leur part du gâteau, savent pertinemment que Paris est souvent leur seul client dans d’autres programmes.

Bibliographie :
Notes de bas de page :

1« Suite de Lisbonne : nucléaire et DAMB », Olivier Kempf, Etudes Géopolitiques Européennes et Atlantiques, 26 décembre 2010.
2« Missilerie – Vers le retour des SRBM ? », Joseph Henrotin, Chargé de recherche au CAPRI, in Défense et Sécurité Internationale hors-série numéro 21, « Artillerie - Quel avenir pour le « Dieu de la Guerre » ?, page 78.
3« LCR – Vers le renouveau des roquettes de gros calibre », Philippe Langloit, Chargé de recherche au CAPRI, in Défense et Sécurité Internationale hors-série numéro 21, « Artillerie - Quel avenir pour le « Dieu de la Guerre » ?, page 86.
4« Missilerie – Vers le retour des SRBM ? », op. cit., pages 79 et 80.
5« Endo, exo : des précisions », Olivier Kempf, Etudes Géopolitiques Européennes et Atlantiques, 2 novembre 2010.
6« Missiles balistiques », Thibault Lamidel, Le Fauteuil de Colbert, 1er mars 2012.
7« Défense anti-missile balistique et contribution navale : quels enjeux ? », Bulletin d'études marines n°50, octobre 2010, reprenant les actes du séminaire organisé par le Centre d'Etudes Supérieures de la Marine (CESM) le 7 juin 2010, deuxième table ronde, page 44.
8 « Une DAMB à la française ? », Philippe Langoit, Chargé de recherche au CAPRI, Défense et Sécurité Internationale, numéro 75, novembre 2011, page 76.
9 « La défense antimissile balistique, objet et outils des relations internationales », Colonel Marc Henry, in « Défense anti-missile balistique et contribution navale : quels enjeux ? », Bulletin d'études marines n°50, octobre 2010.
10« L'Alliance incertaine – Les rapports politico-stratégiques franco-allemands (1954-1996) », Georges-Henri Soutau, aux éditions Fayard, Paris, 1996.
11« De la nécessité des défenses antimissiles de territoire », Joseph Henrotin et Philippe Langloit, chargés de recherche au CAPRI, in Défense et Sécurité Internationale numéro 75, novembre 2011, page 66.
12« Rejoindre le Groupe des Plans Nucléaires (GPN) : une ineptie », Olivier Kempf, Etudes Géopolitiques Européennes et Atlantiques, 22 février 2012.
13« La défense antimissile balistique : bouclier militaire ou défi stratégique ? », Jacques Gautier, Xavier Pintat, Daniel Reiner au nom de la Commission des Affaires Etrangères et de la Défense et des Forces armées du Sénat, rapport d'information n°733 (2010-2011), Sénat, 6 juillet 2011.
14« Les premières images du démonstrateur d'alerte spatiale Spirale visibles au salon du Bourget », Délégation Générale pour l'Armement, 28 juin 2010.
15 En considération de l'effet diplomatique produit par l'envoie des HMS Dauntless, dans l'archipel des Malouines, et HMS Daring, dans le golf Persique, il ne serait pas inutile de développer les capacités ATBM des frégates Horizon françaises.

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