Les @mers du CESM


Les @mers du CESM - 19 avril 1944 :

Le cuirassé Richelieu participe au bombardement de Sabang, base japonaise en Indonésie. Le navire français, ayant rejoint l’Eastern Fleet commandée par l’amiral britannique Somerville, prendra part à trois autres opérations visant des bases navales ennemies. Après 52 mois passés en mer, le bâtiment rentre à Toulon le 1er octobre 1944. À nouveau déployé en Asie du Sud-Est l’année suivante, le bâtiment assistera à la capitulation du Japon dans la rade de Singapour le 23 septembre 1945.





lundi 27 avril 2015

Une stratégie de contre-violence ? Tentative de définition

© Wikipédia. Plateau de jeu de Go.
 États1 et autorités politiques affrontent des violences disruptives. Le cas le plus symbolique – loin d'être isolé – fut les attentats du 11 septembre 2001. Les États-Unis, première puissance mondiale, étaient frappées en leur centre de gravité par un mode d’action n'ayant jamais atteint une telle ampleur. Événement qui ouvre une nouvelle ère diplomatico-stratégique (expression que nous empruntons à Raymond Aron) achevant la transition avec le conflit Est-Ouest (1947-1991).

D’une part, États et autorités politiques font face à des violences déniant la légitimité du régime politique établi. Elles ne leur reconnaissent plus le « monopole de la violence légitime » formulé par Max Weber. Ils peuvent aussi vouloir supplanter l'État sur toute ou partie de son territoire par l'usage de la force avec ou sans terreur pour s'ériger eux-mêmes en État. Les groupes armés en cause se caractérisent par une asymétrie persistante dans les fondements et les méthodes utilisées.

D’autre part, ils reconnaissent toute ou partie du droit international – dont la Déclaration universelle des droits de l’homme et le droit des conflits armés – construit au lendemain du deuxième conflit mondial. L'état du débat international sur la qualification de « terrorisme », de son éventuel incrimination, n'augure pas une réponse rapide. Le droit de la guerre onusien, construit sur la décolonisation et ses luttes, peine à encadrer ces violences. C'est le problème de l'agression et de la légitime défense non-ouverte, respectivement, à des groupes armées non-étatiques, et à un État s'estimant agressé par eux.

Les autorités politiques ne peuvent plus contrer ces violences via une guerre menée dans un cadre pleinement légal ou par le simple usage de pouvoirs de police. Se produit alors une situation d'asymétrie politico-militaire où le non-respect des règles précitées par l'adversaire démunirait l’État. Le premier connaît a priori les modes d’opération et les moyens utilisés par l’État alors que le second n’a aucune idée sur la manière, le lieu et l’ampleur de l’action avec laquelle se manifeste l’ennemi.

Face au tumulte des sentiments traversant les sociétés civiles, les autorités politiques doivent trouver des réponses légitimes et licites à ces violences. Quel droit et quelle force appliquer aux auteurs de ces violences ? Faut-il demeurer dans le cadre juridique que sa diplomatie promeut depuis toujours ? Quel usage de la force devra-t-il être fait ? Proportionné ? Peut-on appliquer le principe de non-discrimination ? Le premier devoir de l'État est sa défense. Il est donc tenu d’apporter des réponses à ces nouvelles formes de violence à travers une stratégie globale de contre-violence que nous nous proposons de présenter.

Dans un premier temps, nous devons tenter de définir la stratégie. Au XIXe siècle, elle s'assimile à la stratégie militaire. Antoine de Jomini l'entend comme le niveau supérieur à la tactique - « La stratégie est l'art de faire la guerre sur la carte, d'embrasser tout le théâtre de la guerre. » Carl von Clausewitz la subordonne à la guerre - « La stratégie est la théorie relative à l'usage des combats au service de la guerre. »2, donc au niveau supérieur qu'est la politique, fixant les buts de la guerre. La stratégie contient les buts dans la guerre : « La destruction des forces ennemies apparaît toujours comme le moyen supérieur et le plus efficace devant lequel tous les autres doivent s'effacer »3.

Confinée la stratégie à la sphère militaire est non pertinente car elle « convertit l'action propre de la force en action instrumentale au service de la politique ». Le moyen est militaire, mais la fin est politique « et l'on ne peut concevoir le moyen indépendamment de la fin »4. Raison conduisant à récuser l'appellation, trop réductrice, de « stratégie militaire ».

Hervé Coutau-Bégarie souligne trois extensions de l'acception de la stratégie. La première – la permanence de la stratégie - voit Julian Stafford Corbett la définir comme « l'art de diriger la force vers les fins à atteindre »5. Glissement sémantique, de l'armée à la force, illustrant un dépassement de la sphère militaire. La stratégie ne va plus se concevoir comme le bras séculier de la politique, mais se poser en concurrente6. Deuxièmement, les stratégies ne sont plus exclusivement militaires. Le général Ludendorff et sa « guerre totale » inverse l'axiome clausewitzien : la politique doit dorénavant être au service de la guerre conçue comme fin ultime de l'Etat7.  En 1937, l'amiral Raoul Castex par stratégie générale désigne « l'art de conduire, en temps de guerre et en temps de paix, l'ensemble des forces et des moyens de lutte d'une nation ». Cette stratégie générale « coordonne et discipline les stratégies particulières, celles de divers secteur de la lutte : politique, terrestre, maritime, aérien, économique, colonial, moral... »8. La troisième touche sa généralisation dans toutes organisations humaines comme l'utilisation de moyens pour atteindre les buts désirés.

Quid du duel ? « La guerre n'est rien d'autre qu'un duel à une plus vaste échelle. »9. Hervé Coutau-Bégarie cite le sociologue français Gabriel Tarde. Il formulait la « théorie du duel logique » : « Avez-vous jamais vu, dans l'Antiquité, le Moyen Âge ou les Temps modernes, une bataille à trois ou quatre ? Jamais. Il peut y avoir sept ou huit, dix ou douze armées de nationalités différentes, mais il n'y a que deux camps en présence, de même que, dans le conseil de guerre qui a précédé la bataille, il n'y a eu que deux opinions à la fois, en face et en lutte, à propos de chaque plan, à savoir celle qui le préconisait et l'ensemble de celles qui s'accordaient à le blâmer. Il est visible que le différend, la querelle à vider, sur un champ de bataille, se résume toujours en un oui opposé à un non »10.

Venons-en au caractère dialectique de la stratégie. Beaufre  « identifie la stratégie à une « dialectique des volontés employant la force pour résoudre leur conflit »11. Par ces prérequis Hervé Coutau-Bégarie propose la définition suivante : « la stratégie est la dialectique des intelligences, dans un milieu conflictuel, fondée sur l'utilisation ou la menace d'utilisation de la force à des fins politiques. »12

Tout ceci impactant « l'élaboration du plan stratégique. Il s'agit d'une dialectique. Par conséquent, il faut prévoir les réactions adverses possibles à chacune des actions envisagées et se donner la possibilité de parer chacune d'elles. Ces réactions peuvent être internationales ou nationales, morales, politiques, économiques ou militaires. »13

Ces extensions invitent à digresser sur les moyens mis au service de la stratégie. Le général André Beaufre juge que « La stratégie va disposer pour atteindre la décision d'une gamme de moyens matériels et moraux allant du bombardement nucléaire à la propagande ou au traité de commerce. L'art va consister à choisir parmi les moyens disponibles et à combiner leur action pour faire concourir à un même résultat psychologique assez efficace pour produire l'effet moral décisif. »14

Quand est-ce qu'une stratégie arrive-t-elle à un résultat ? « Aussi la formule générale me paraît-elle être la suivante : atteindre la décision en créant et en exploitant une situation entraînant une désintégration morale [plutôt que matériel comme le demandait Clausewitz] de l'adversaire suffisante pour lui faire accepter les conditions qu'on veut lui imposer. C'est bien là l'idée générale de la dialectique des volontés. »15 Plan qui doit permettre à l'une des parties d'atteindre « la décision [qui] est un événement d'ordre psychologique que l'on veut produire chez l'adversaire : le convaincre qu'engager ou poursuivre la lutte est inutile. »16

Pour achever notre tour d'horizon attardons-nous sur la différence entre la violence et la force. « Le critère de la violence [...] permet de distinguer la stratégie de la diplomatie »17. L'une recherche la victoire, alors que l'autre est prête à se contenter d'un compromis avantageux. Il en découle que la stratégie est inséparable de la contrainte, de la coercition, alors que « la diplomatie peut être dite l'art de convaincre sans employer la force »18. Tout au moins sans l'employer ouvertement car, « pour n'être pas manifeste, la violence est souvent présente clandestinement sous la forme de pressions, de menaces et de peur savamment entretenue »19.

Le général Lucien Poirier donnait la définition de la stratégie intégrale de Lucien Poirier – « Théorie et pratique de la manœuvre de l’ensemble des forces de toute nature, actuelles et potentielles, résultant de l’activité nationale, elle a pour but d’accomplir l’ensemble des fins définies par la politique générale.»20 Elle-même décomposait en stratégies économique, culturelle et militaire qui correspondraient aux trois axes dans la domination politique de l’Empire romain21.

Nous définissons une stratégie de contre-violence comme « la dialectique des intelligences, dans un espace conflictuel, fondée sur l'utilisation ou la menace d'utilisation des forces de toute nature, actuelles et potentielles, résultant de l’activité nationale (économique, culturelle et militaire) des fins définies par la stratégie générale ». Cette stratégie se décompose en deux volets. Le premier, de sûreté, sous-entend que la stratégie générale veille à la domination politique de l'État sur son territoire et sa population. Le second volet, de reconquête, vise à rétablir cette même autorité de l'État sur toute ou partie de son territoire contesté par l'adversaire.

1 Voir la définition de l'État donnée par Raymond Carré de Malberg.
2 COUTAU-BEGARIE Hervé, Traité de stratégie, Paris, Economica, 2011 (7e édition), p. 70.
3 Ibid, p. 70
4 CLAUSEWITZ Carl (von), De la Guerre, p. 67 dans COUTAU-BEGARIE Hervé, Traité de stratégie, Paris, Economica, 2011 (7e édition), p. 95.
5 CORBETT Julian S., Green Pamphlet, dans Principes de stratégie maritime, Paris, FEDN-Economica, Bibliothèque stratégique, 1993, p. 239.
6 COUTAU-BEGARIE Hervé, Traité de stratégie, Paris, Economica, 2011 (7e édition), p. 73.
7 Ibid, p. 74.
8 Ibid, p. 74.
9 CLAUSEWITZ Carl (von), De la Guerre, p. 51.
10 TARDE Gabriel, Les lois de l'imitation, 1890, Paris, Kimé, 1993, pp. 168-169 cité dans COUTAU-BEGARIE Hervé, Traité de stratégie, Paris, Economica, 2011 (7e édition), p. 84.
11 BEAUFRE André, Introduction à la stratégie, 4e éd., Paris, IFRI-Economica, 1985, p. 16 dans COUTAU-BEGARIE Hervé, Traité de stratégie, Paris, Economica, 2011 (7e édition), p. 78.
12 COUTAU-BEGARIE Hervé, Traité de stratégie, Paris, Economica, 2011 (7e édition), p. 78.
13 BEAUFRE André, Introduction à la stratégie, Paris, Armand Colin, 1963, p. 38.
14  Ibid, p. 36.
15 Ibid, p. 36.
16 Ibid,  p. 35.
17 ARON Raymon aron, Paix et guerre entre les nations, Paris, Calmann-Lévy, 1960, p. 18 dans
18 ARON Raymond, Paix et guerre entre les nations, p. 28 dans COUTAU-BEGARIE Hervé, Traité de stratégie, Paris, Economica, 2011 (7e édition), p. 96.
19 FREUND Julien, Qu'est-ce que la politique ?, p. 44 dans COUTAU-BEGARIE Hervé, Traité de stratégie, Paris, Economica, 2011 (7e édition), p. 96.
20 POIRIER Lucien, Stratégie théorique II, Paris, Economica, 1987, pp. 113-116.

21 COLSON Bruno, Introduction, Institut de Stratégie Comparée, consulté le 27 avril 2015, http://www.institut-strategie.fr/pub_bruno_colson_straeu_2.html

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