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Les @mers du CESM


Les @mers du CESM - 19 avril 1944 :

Le cuirassé Richelieu participe au bombardement de Sabang, base japonaise en Indonésie. Le navire français, ayant rejoint l’Eastern Fleet commandée par l’amiral britannique Somerville, prendra part à trois autres opérations visant des bases navales ennemies. Après 52 mois passés en mer, le bâtiment rentre à Toulon le 1er octobre 1944. À nouveau déployé en Asie du Sud-Est l’année suivante, le bâtiment assistera à la capitulation du Japon dans la rade de Singapour le 23 septembre 1945.





mercredi 13 avril 2016

Entretien avec Igor Delanoë - Le fait maritime russe au début du XXIe siècle


Igor Delanoë, docteur en histoire moderne et contemporaine (université Nice Sophia Antipolis). Il a soutenu une thèse sur les intérêts et les ambitions de la Russie en Méditerranée (2012) par le truchement de l’activité de la flotte russe de la mer Noire depuis sa création à la fin du XVIIIe siècle jusqu’à nos jours. Il a ensuite effectué un post-doctorat à l’université de Harvard au sein de la John F. Kenndy School of Government (National Security Program) et du Ukrainian Research Institute. Igor Delanoë a ensuite enseigné l’histoire au Collège universitaire français de Saint-Pétersbourg. Il est chercheur associé au Harvard Ukrainian Research Institute et au Center for International and European Studies (université Kadir Has, Istanbul). Il est également blogger pour le Russian International Affairs Council (Moscou) en plus d'entretenir son propre blog (« Le portail des forces navales de la Fédération de Russie »), membre de la plateforme Za Rodina. Depuis septembre 2015, il est le directeur-adjoint de l’Observatoire franco-russe de Moscou.     


L’Amiral Sergueï Gueorguievitch Gorchkov (Сергей Георгиевич Горшков), grand stratège naval du conflit Est-Ouest (1947-1991), auteur de Puissance maritime et Etat, présenté traditionnellement comme le grand artisan de la puissance hauturière de l’URSS, produisait non pas une Flotte rouge “à un coup” mais bien un outil capable de lutter de l’Atlantique jusqu’au Pacifique en passant par l’océan Indien, appuyé par les flottes civiles (pêche, commerce, scientifique). Cet emploi de la puissance maritime est-il un modèle aujourd’hui ?

           Il faut d’abord rappeler qu’aujourd’hui encore, l’intégralité des plateformes hauturières russes de surface est soviétique. Elles ont été conçues, construites et mises à l’eau par le complexe militaro-industriel de l’URSS dans les années 1980, et aujourd’hui, elles constituent l’armature des modestes capacités océaniques russes. La question est de savoir quels sont de nos jours les intérêts de la Fédération de Russie dans l’océan mondial. Au cours de la guerre froide, l’émergence de la flotte hauturière soviétique avait permis d’étendre le périmètre défensif de l’URSS jusque dans les eaux bleues, tout en contribuant à l’édification d’une diplomatie navale soviétique. Aujourd’hui, les enjeux sont tout autres. Les intérêts maritimes de la Fédération de Russie sont d’une manière générale plutôt concentrés dans les eaux brunes russes, et ponctuellement, dans des zones plus éloignées, comme au Levant. Mais l’intervention militairement réussie de Moscou en Syrie a démontré que la Russie pouvait se passer de bâtiments hauturiers pour mener ce type d’opération. Donc, oui, l’amiral Gorchkov reste une référence, mais les enjeux ne sont plus les mêmes.


Que devient le projet de base navale majeure à Novorossisk depuis le rattachement de la Crimée à la Fédération de Russie ? 

           La construction de la base navale de Novorossisk a débuté au milieu des années 2000. Il s’agissait alors pour la Russie prendre des mesures en vue de potentielles restrictions posées par l’Ukraine sur l’utilisation des emprises navales à Sébastopol, notamment en termes de stationnement et de renouvellement des unités. Toutefois, il convient de souligner que le choix de Novorossisk est un choix par défaut : il s’agit du moins mauvais des ports russes de la mer Noire, jusqu’à l’annexion de la Crimée. Le site n’est pas abrité, un vent fort y souffle, le port est encombré par une forte activité commerciale et la zone est polluée par des munitions datant de la Seconde guerre mondiale que l’on retrouve occasionnellement. Cela dit, la poursuite de la construction de la nouvelle base a été annoncée par le ministre russe de la Défense peu après l’annexion de la Crimée, et les travaux se sont donc poursuivis. Les Russes ont construit une base toute neuve qui abritera notamment la 4e brigade autonome des sous-marins de la flotte de la mer Noire à laquelle je rappelle qu’il est prévu de verser 6 sous-marins classiques d’attaque de type Kilo (Projet 0636.3) d’ici 2020, dont 2 sont déjà arrivés en mer Noire (le B-261 Novorossisk, et le B-237 Rostov-sur-le-Don). Au niveau des infrastructures, deux moles totalisant plus de 2,5 kilomètres de long ont été construits, ainsi que plus de 700 mètres de quai rien que pour les submersibles. Il est prévu que la base de Novorossisk puisse accueillir des navires de premier rang, et à cet effet, 5 quais d’une longueur allant de 150 mètres à 215 mètres ont été édifiés.


Les interventions russes, tant politiques que militaires ou clandestines, dans les conflits allant du Caucase jusqu’à la Syrie, signent-ils la recréation de lacs russes (mers Noire et Caspienne) et une réinstallation durable en Méditerranée (Syrie, Libye) ? 

           L’annexion de la Crimée et sa fortification avec des systèmes défensifs sophistiqués (batterie côtière Bastion, S-300…) changent en effet fondamentalement la géopolitique du bassin pontique, et du point de vue militaire, elles confèrent un avantage stratégique très net à la Russie en mer Noire. Il convient de rajouter que, compte tenu du plan de modernisation de la flotte de la mer Noire qui vise à en faire une « flotte forteresse », le bassin pontique devient d’une certaine manière un champ d’expression pour une puissance maritime et navale russe locale. Toutefois, je me garderais bien de dire que la mer Noire et la mer Caspienne sont redevenues des lacs russes, comme peut l’être par exemple la mer d’Okhotsk en Extrême-Orient. Les acteurs régionaux y sont nombreux (Turquie, Iran, UE, OTAN), et ils disposent de leviers leur conférant une influence qui tend à tempérer la puissance russe dans la région. En revanche, l’inquiétude de certains acteurs locaux est réelle, et ils en appellent à l’OTAN pour les protéger : la Roumanie souhaite ainsi soumettre lors du sommet de l’Alliance à Varsovie (juillet 2016) un projet de flottille otanienne en mer Noire. On a également constaté un rapprochement, certes très circonstancié, entre la Turquie et l’Ukraine depuis qu’Ankara a abattu un avion russe en Syrie. En mer Caspienne, des pays comme le Kazakhstan et l’Azerbaïdjan développent des partenariats en matière de coopération militaro-technique avec des acteurs non caspiens (Turquie, Israël, France pour n’en citer que certains).
           En ce qui concerne la présence durable de la Russie en Méditerranée, c’est un phénomène auquel nous assistons depuis la fin des années 2000, avec le déploiement quasi-permanent d’un détachement naval modeste. L’acquisition d’une base aérienne en Syrie change toutefois la donne puisque désormais, la Russie dispose, avec le point d’appui technique de Tartous, d’installations aéronavales au Levant. C’est un avantage indéniable pour peu que Moscou parvienne à conserver ces installations, ce qui semble être le cas au moins à moyen terme.


On évoque beaucoup la notion d’A2/AD (Anti Access/Area Denial) : est-elle pertinente pour décrire la présence navale russe en Méditerranée orientale depuis ces derniers mois, ou est-ce une perception grossie de la réalité ?

           Il s’agit de la « bulle » d’interdiction au Levant décrite par le général Breedlove. C’est une réalité très concrète, mais j’attire votre attention sur le fait qu’il ne s’agit pas de la première « bulle » établie par la Russie pour interdire l’accès à une zone. A ce titre, les capacités A2/AD déployées dans la région de Kaliningrad, et celles édifiées plus récemment en Crimée, sont aussi solides, voire plus. L’installation d’une batterie de missiles anti-aériens S-400 en Syrie a complètement changé la donne au Levant, mais avant cela, Moscou avait déjà établie cette « bulle » à travers le déploiement dans les eaux syriennes du croiseur Moskva, puis ensuite celui du Variag, tous deux équipés d’un système « Fort », qui est une version navalisée du S-300. Ces systèmes viennent compléter la protection anti-navire exercée par la batterie Bastion déployée par la Russie auparavant sur les côtes syriennes afin de protéger ses installations de Tartous. Ces dispositifs créent des environnements à la permissivité sensiblement réduite qui contraignent fortement l’action des forces aériennes et des flottes adverses, notamment celle de l’OTAN. En Syrie, la Russie a établie plusieurs rideaux défensifs, avec des systèmes anti-aériens courte et moyenne portée (Tor, Buk…), longue portée (S-400) et des moyens de brouillage et de guerre électronique sophistiqués. Typiquement, en cas de nécessité, les 48 missiles des S-400 russes en Syrie peuvent traiter jusqu’à 80 cibles (avions, missiles...) simultanément dans un rayon de 400 kilomètres.


Où en est la politique Arctique de la Fédération de Russie ? Que devient le véhicule blindé Rytsar qui devait répondre aux demandes des autorités russes pour la mainmise sur cet espace considéré comme stratégique ? Existerait-il d’autres véhicules développés spécifiquement, ou en passe de l’être, pour asseoir la souveraineté russe sur ces terres ? 

           Le désenclavement des 17 500 kilomètres de côtes septentrionales bouleverse la géopolitique de la Russie. Jusqu’à récemment, le théâtre arctique était avant tout perçu à travers le prisme de la dissuasion nucléaire dans la mesure où la majeure partie des forces stratégiques sous-marines russes sont basées dans la flotte du Nord. Fin 2015, le commandement militaire Arctique a été créé, afin de répondre aux défis posés par l’ouverture à la navigation de la route du Nord. La Russie a prévu de rouvrir un chapelet de points d’appui et de bases navales et aériennes sur ses côtes arctiques (Tiksi, Dickson, Pevek par exemple), et sur des îles (Kotelny, Nouvelle-Sibérie). La flotte du Nord a été rattachée à ce nouveau commandement, toutefois, en termes de capacités de projection, la Russie semble plutôt compter sur la voie des airs pour déployer des forces, compte tenu de la rudesse du climat et de la présence encore persistante de la banquise. Des brigades motorisées ont également été créées. L’objectif, comme vous l’avez indiqué, et de faire respecter la souveraineté russe sur les espaces insulaires et maritimes arctiques, sachant que le fond de l’océan regorge de ressources naturelles qui aiguisent les convoitises d’acteurs régionaux concurrents, mais habitués à se parler dans le cadre du Conseil de l’Arctique. La Chine a aussi manifesté un fort intérêt pour la zone, à la fois en raison des ressources naturelles qui s’y trouvent, mais aussi car il s’agit d’une route supplémentaire vers le marché européen.


Dans le DSI n°119 (Novembre 2015), Alexandre Sheldon-Duplaix écrit page 75 : “Les réalités du programme naval russe démontrent que la Russie n’a ni les moyens, ni l’intention de se lancer dans une course aux armements avec l’Alliance Atlantique qui pourrait trahir la volonté de reconquérir le territoire de l’ex-URSS”. Partagez-vous cette analyse ? 

           Je suis assez d’accord avec cette analyse. Le programme naval russe 2011-2020 a un objectif : celui d’arrêter l’hémorragie capacitaire dont la marine été la victime depuis la chute de l’URSS. La voilure de la flotte russe devrait à moyen terme être réduite au profit d’une plus grande polyvalence des plateformes navales, et leurs zones d’activités privilégiées – outre les eaux russes – devraient rester principalement celles que l’on connaît : l’Atlantique Nord (on devrait d’ailleurs assister à un regain d’intérêt de l’OTAN pour la zone GIUK), la Méditerranée orientale, occasionnellement les eaux extrême-orientales, et plus sporadiquement, l’océan Indien et les Caraïbes, mais il s’agirait plus d’une présence épisodique et surtout politique. La Russie est parfaitement consciente des limites de sa puissance et l’objectif n’est plus, comme ce fut le cas pendant la guerre froide, de s’opposer aux flottes otaniennes. La présence navale russe en Méditerranée orientale fournit à ce titre un exemple intéressant. Voilà un détachement naval modeste – moins d’une dizaine de bâtiments dont 2 à 3 navires de combat – qui remplit, en plus de l’appui au régime syrien, une mission de diplomatie de la canonnière et de dissuasion conventionnelle visant à prévenir une intervention turque ou d’autres pays de l’OTAN contre la Syrie. Mais ce détachement ne pourrait en aucun cas à lui seul s’opposer à une opération de l’Alliance du type de celle effectuée en 2011 en Libye. Et ça, les Russes le savent très bien.


Que vous inspire EchoRadar et que nous souhaitez-vous ? 

           Les radars basses fréquences sont, paraît-il, très à la mode depuis quelques temps, alors je vous souhaite d’avoir autant de rideaux que les S-400 pour détecter avec efficacité des analyses et dénicher de jeunes chercheurs et des passionnés des questions de défense !

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