Les @mers du CESM


Les @mers du CESM - 19 avril 1944 :

Le cuirassé Richelieu participe au bombardement de Sabang, base japonaise en Indonésie. Le navire français, ayant rejoint l’Eastern Fleet commandée par l’amiral britannique Somerville, prendra part à trois autres opérations visant des bases navales ennemies. Après 52 mois passés en mer, le bâtiment rentre à Toulon le 1er octobre 1944. À nouveau déployé en Asie du Sud-Est l’année suivante, le bâtiment assistera à la capitulation du Japon dans la rade de Singapour le 23 septembre 1945.





samedi 2 décembre 2017

Programmes navals (1900-1914) et fleurons

© 2007- 艦艇写真のデジタル着彩 Atsushi Yamashita.
"De 1880 à 1914, la France a dépensé autant d'argent pour sa Marine que l'Allemagne" déclamait le professeur Hervé Coutau-Bégarie ("La diplomatie navale française", pp. 41-44 dans Pierre PASCALLON (dir.), Les armées françaises à l'aube du XXIe siècle - Tome 1 : La Marine nationale, Paris, L'Harmattan, 2002, 460 pages). Il est proposé de revenir sur les programmes navals successifs de 1900 à 1914 afin de comprendre la construction discontinue et incrémentale de la Flotte de France. Perspective qui soulignera combien chaque nouvelle classe de cuirassés, portée par un programme naval, tend à supplanter l'ancienne, confirmant la loi de la hausse continue du tonnage. Mais, finalement, c'est l'absence d'une harmonieuse combinaison entre une pensée navale aboutie et l'efficience budgétaire qui explique une Flotte trop peu nombreuse malgré un budget conséquent... !



22   juin                 1899  
07   juin               1902
Jean-Marie de Lanessan
07   juin                 1902  
24   janvier          1905
Camille Pelletan
24   janvier            1905  
22   octobre         1908
Gaston Thomson
22   octobre           1908  
24   juillet            1909
Alfred Picard
24   juillet              1909  
02   mars              1911
Auguste Boué de Lapeyrère
02   mars               1911   
21   janvier           1913
Théophile Delcassé
21   janvier            1913  
09   décembre      1913
Pierre Baudin
09   décembre       1913
20   mars              1914
Ernest Monis
20   mars               1914
09   juin               1914
Armand Gauthier de l'Aude
09   juin                1914
13   juin               1914
Émile Chautemps
13   juin                1914
03   août              1914
Armand Gauthier de l'Aude
Tableau 1 - Ministres de la Marine (22 juin 1899 - 3 août 1914). 

Le ministère Lanessan proposait le programme naval de 1900 (Martin MOTTE, Une éducation géostratégique - La pensée navale française de la Jeune école à 1914, Paris, Économica, 2004, pp. 462-469) afin d'assurer à la Marine nationale un corps de bataille fort de 28 cuirassés et 24 croiseurs-cuirassés. La Flotte drainait 22 cuirassés selon Lanessan mais seulement 13 cuirassés modernes d'après Martin Motte. La future loi devait avaliser la construction d'une nouvelle escadre de six cuirassés et graver dans le marbre le format ainsi retenu : quatre escadre de six cuirassés plus quatre unités pour parer aux aléas. Non seulement le Parlement vote la loi portant le programme naval mais réduit le temps exigé par son achèvement de huit à sept ans. Les six nouveaux navires de ligne relèvent des classe République (République (1902 - 1921) et Patrie (1903 - 1928) et classe Liberté (Liberté (1905-1911), Justice (1904 - 1922), Vérité (1907 - 1922) et Démocratie (1908 - 1921). 

Les Vérité et Démocratie seront admis au service actif au-delà du terme du plan retenu dans la loi en raison du catastrophique ministère Pelletan. Si les trois premiers cuirassés sont au niveau des Queen, les trois derniers Patrie (Justice, Vérité et Démocratie) reçurent bien des modifications qui les rendront inférieurs aux Dominion de la marine de l'Empire britannique.



Classe Patrie
Classe Formidable
Sous-classe Queen
Classe Liberté
Classe
King Edward VII







Unités

République
(1902 - 1921)
Patrie
(1903 - 1928)

HMS Queen

(1904 - 1919)

HMS Prince of Wales

(1904 - 1919)
Justice
(1904 - 1922)
Liberté
(1905 - 1911)
Vérité
(1907 - 1922)
Démocratie
(1908 - 1921)
HMS King Edward VII (1905 - 1916)
HMS Commonwealth (1905 – 1921)
HMS Dominion
(1905 - 1918)
HMS Hindustan
(1905 - 1918)
HMS New Zealand
(1905 - 1917)
HMS Africa
(1906 – 1918)
HMS Britannia
(1906 – 1918)
HMS Hibernia
(1907 – 1917)
Longueur (mètres)
133,8
131,6
133,8
138,23
Maître-bau (mètres)
24,26
22,9
24,26
23,28
Tirant d’eau (mètres)
8,41
7,72
8,4
8,15
Déplacement lège (tonnes)
14 605
15 000
14 489 à 14 860
16 350
Protection à la ceinture (mm)

280



229 à 305

280

203 à 305
Puissance (CV)
18 000
15 500
18 500 à 19 000
18 000
Vitesse (nœuds)
19
18
19,3
18,5 à 19,3




Artillerie
2 x II 305 mm
6 x II
6 x I 164 mm
2 TLT (450mm)
     2 × I 305 mm
12 × I 152 mm
16 × I 76.2 mm
6 × I 47 mm
2 × mitrailleuses
4 TLT (450 mm)
2 × 2 305 mm
10 × 1 194 mm
12 × 1 65 mm
8 × 1 47mm
2 TLT (450mm)
2 x II 305 mm
14 × I 76 mm
4 × I 234 mm
10 × I 152 mm
14 × I 47 mm
2 × mitrailleuses
5 TLT (450 mm)
Tableau 2 - Comparaisons entre les classes Patrie et Liberté (Marine nationale) et les classes Queen et King Edward VII (Royal navy).

En 1905, la Marine nationale est au quatrième rang mondial, derrière l'Empire allemand. "Si le programme de 1900 avait été mené à bien, la France eût disposé en 1906 de 6 cuirassés puissants (les Patrie, République, Démocratie, Liberté, Justice, Vérité) qui, ajoutés aux précédents, lui eussent assuré une confortable avance sur l'Allemagne." (ibid., p. 580). Le décrochage naval croissant de la France était patent : 11 unités modernes contre 12 aux États-Unis, 16 à l'Allemagne et 43 pour l'Empire britannique. En tenant compte des cuirassés en chantier et en projet, le différentiel s'accroît, par exemple, entre 17 cuirassés pour la France contre 24 pour l'Empire allemand.

Le programme naval de 1905-1906 poursuit l'œuvre de Lanessan, malgré Pelletan et l'ultime réaction de la Jeune école dévoyée. Gaston Thomson, nouveau ministre de la Marine, se voyait proposer par le Conseil Supérieur de la Marine (CSM) un nouveau programme naval douze jours avant Tsushima (27 - 28 mai 1905)... Lui-même, heureusement, favorable aux cuirassés, il a sur son bureau la proposition d'augmenter le nombre prévisionnel de cuirassés de 28 à 34, soit cinq escadres de six unités plus quatre bateaux de remplacement et 15 croiseurs-cuirassés (avec trois de remplacement en sus). Le terme de ce programme était l'année 1919, ce qui supposait, en tenant compte des unités existantes, à venir et à désarmer, la construction de 11 cuirassés et 10 croiseurs-cuirassés (ibid., pp. 579-580).

Le Parlement votait le programme de 1905 et la construction immédiate de 6 cuirassés - les Danton -, fortement encouragé en ce sens par le résultat de la guerre russo-japonaise (8 février 1904 au 5 septembre 1905) qui consacre les thèses mahaniennes. Toutefois, les ambitions pour l'outre-mer matérialisées par les stations navales pesaient sur le renforcement du corps de bataille. Si bien  que Thomson sacrifie les 18 croiseurs-cuirassés de deuxième classe prévus pour les stations au profit d'un nouvel allongement de la ligne de bataille de 34 à 38 cuirassés. Le nombre de croiseurs-cuirassés de première classe passe de 18 à 20 unités. 

Le débat porte alors sur la révolution imposée par le HMS Dreadnought (1906 - 1923). Même l'orthodoxie mahaniste française résiste, à l'exemple de l'Amiral Darrieus. Il se range à l'avis de ceux qui conçoivent que les portées d'engagement du combat naval seront sans cesse croissantes. Pourtant, il approuve le maintient d'une artillerie "principale" bi-calibre (305 et 240mm) au prétexte que le 240 à une cadence de tir 25% supérieur au 305. Sauf qu'il ignorait que la puissance de pénétration du 240 chutait au-delà de 5000 mètres. Distance précise à partir de laquelle les Japonais engageaient les Russes à Tsushima (27 - 28 mai 1905).

Par ailleurs, le débat sur la vitesse des cuirassés (20 nœuds ? Quelques nœuds de plus ? 25 nœuds et plus ?), et donc le choix à faire entre protection, feu et mobilité, conduiront à tenter de résoudre la quadrature du cercle pour demeurer dans des navires de ligne de 15 à 20 000 tonnes. Laubeuf est taxé de "mégalomanie" (ibid., p. 585) en 1908. Il proposait de saisir l'opportunité stratégique ouverte par le HMS Dreadnought qui déclasse d'un seul coup toutes les flottes du monde. Pour ce faire, il propose d'envisager de sauter une classe et d'accélérer avec un cuirassé de 25 000 tonnes :
  • 230mm à la ceinture,
  • 16 pièces de 305,
  • 22 nœuds.
L'opportunité n'est pas saisie et l'Amiral Jules de Cuverville, Chef d'État-Major de la Marine, approuvait des Danton à 18 000 tonnes. Pourtant, Laubœuf ne faisait qu'ouvrir la porte au "super-Dreadnought" ou cuirassé rapide dont les 35 000 tonnes seront le symbole le plus parfait... Les bateaux étrangers mis sur cale à partir de 1912 dépasseront - déjà ! - les 25 000 tonnes. Les calibres passent alors au 380 (les Queen Elizabeth (1912) sont armés de 8 pièces de 380 mm) et au 406 mm (en 1916 la classe Colorado (US Navy) et le Nagato (IJN) quand la France stagnera au 340 jusqu'en 1940...



HMS Dreadnought
Classe Danton
« Cuirassé Laubœuf »



Unités

HMS Dreadnought
(1906 - 1923)
Danton       (1909 - 1917) Voltaire      (1909 - 1935) Diderot       (1909 - 1936) Condorcet  (1909 - 1931) Mirabeau   (1909 - 1921)
Verginaud   (1910 - 1921)


1908
Longueur (mètres)
161
146,60
-
Maître-bau (mètres)
25
25,80
-
Tirant d’eau (mètres)
7,90
8,70
-
Déplacement lège (tonnes)
18 420
18 300
25 000
Protection à la ceinture (mm)
100 à 280
200 à 255
230
Puissance (CV)
22 500
22 500
-
Vitesse (nœuds)
21
19
22

Artillerie
5 × II 305 mm
27 x I 76 mm
5 TLT (457 mm)
2 × II 305 mm
6 × II 240 mm
16 x I 75 mm
2 TLT (450 mm)
16 x 305 mm
Tableau 3 - Comparaison du HMS Dreadnought (Royal navy) avec la classe Danton et le projet de cuirassé de Laubœuf.

Le résultat de ces débats est que le nouveau maître-étalon de la puissance navale est le HMS Dreadnought : la France n'en a aucun en 1906 et pas un de plus après la construction des six Danton. Là, où, l'attention se focalisait sur le nombre, la priorité aurait pu aller à trancher les débats sur les qualités intrinsèques du cuirassé et donc à embrayer sur les nouveaux termes du débat. C'est en cela que la proposition de Laubeauf était novatrice et préfigurait l'avenir.

En 1909, le budget naval français stagne et n'a connu qu'une hausse de 6% depuis 1900 et s'élève à 330 millions de francs tandis que la hausse des budgets navals est de 84% pour l'Allemagne, 73% pour les États-Unis et 25% pour l'Empire britannique. Sur la base d'un budget à 330 millions de francs, le CSM demande de nouvelles constructions à hauteur de 465 millions. Le ministre de la Marine, Alfred Picard, souhaite 225 autres millions de plus pour assurer l'effectivité opérationnelle des escadres (ibid., p. 601). Si bien que le CSM propose de rectifier le programme de 1906 avec non plus 38 mais 36 cuirassés : soit deux armées navales (16 cuirassés l'une et l'autre) architecturée autour de deux escadres (8 cuirassés chacune) à deux divisions (4 cuirassés chaque) et quatre cuirassés de remplacement.

Le débat bascule une nouvelle fois alors sur de nouveaux termes. Premièrement, l'État-Major Général (EMG) demande, lui aussi, deux armées navales à deux escadres à deux divisions mais pour un total de 28 cuirassés avec les quatre de remplacement, au motif qu'aucun programme naval élaboré par le CSM n'a été réalisé intégralement et aussi par l'impossibilité de maintenir l'équivalence avec la flotte allemande seule. C'est pourquoi il retient plutôt l'intérêt de concentrer la Flotte dans la Méditerranée.

Le Parlement se rebiffe au titre que les dépenses suivent les ambitions affichées mais que le tonnage ne s'accroît pas d'autant... Le rendement des arsenaux et de la Marine est gravement mis en cause, et à juste titre : quand le Royaume-Uni lançait le HMS Dreadnought pour 35 millions de livres, un Danton coûtait 35 millions (ibid., p. 591) à la France pour un navire de ligne obsolète.

C'est dans ce contexte que le président du conseil, Aristide Briand, demandait, appuyé par le ministre de la Marine,  Auguste Boué de Lapeyrère venu aux vues réalistes de l'EMG et acceptant de rechercher la supériorité sur les flottes italienne et austro-hongroise, à la chambre des députés une flotte de 28 cuirassés en 1910. En plus, le ministre de la Marine obtient la mise sur cale immédiate des Courbet et Jean-Bart.




Classe
Courbet
Classe
Iron Duke
Classe
Bretagne
Classe
Queen Elizabeth
Unités
Jean Bart
(1911 - 1946)

Courbet

(1911 - 1944)

Paris

(1912 - 1956)

France

(1912 - 1922)
HMS Iron Duke
(1912 - 1914)
HMS Marlborough (1912 - 1914)
HMS Benbow
(1912 - 1914)
HMS Emperor of India
(1912 - 1914)
Provence
(1913 - 1942)

Bretagne
(1913 - 1940)

Lorraine
(1913 - 1952)
HMS Queen Elizabeth
(1914 - 1948)
HMS Warspite
(1915 - 1950)
HMS Barham
(1915 - 1941)
HMS Valiant
(1916 - 1948)
HMS Malaya
(1916 - 1948)
Longueur (mètres)
168
189,8
166
196,82
Maître-bau (mètres)
27,90
27,4
16,9
27,58
Tirant d’eau (mètres)
9
9,.98
9,8
9,19
Déplacement lège (tonnes)
23 189
25 000
23 230
27 500
Protection à la ceinture (mm)
180 à 270
304,8
270
330,2
Puissance (CV)
28 000
29 000
43 000
75 000
Vitesse (nœuds)
21
21,25
20
24


Artillerie
6 x II 305 mm
22 x I 140 mm
4 x II 47 mm
4 TLT (457 mm)
5 × II 343 mm
12 × I 152 mm
2 × I 76 mm
4 TLT (533 mm)
     5 x II 340 mm
14 x I 138 mm
8 x 37 mm
4 TLT (450 mm)
      4 x II 381 mm
14 x I 152 mm
2 × I 76,2 mm
4 × I 47 mm
4 TLT (530 mm)
Tableau 4 - Comparaison entre les classes Courbet et Bretagne (Marine nationale) avec les classes Iron Duke et Queen Elizabeth (Royal navy).

Ce nouveau focus sur l'obtention de la supériorité navale en mer Méditerranée est l'ultime conclusion de la période. La catastrophe du cuirassé Liberté voit Delcassé (2 mars 1911 - 21 janvier 1913), rebondir en proposant au Parlement une nouvelle loi navale. Non pas pour proposer un nouveau programme puisque la loi reprend celui de 1910 mais bien pour que la loi devienne "la charte même de notre marine" (Albéric NETON, Delcassé (1852-1923), Paris, Académie Diplomatique Internationale, 1952, p. 287 dans Martin MOTTE, Op. Cit., p. 622), presque un siècle après celle de Portal (1820). Après une valse-hésitation dans l'établissement de plans pour déterminer s'il fallait arrêter la Hochseeflotte dans la Manche ou bien chercher à écraser rapidement la flotte italienne avant qu'elle ne se concentre avec l'Autriche-Hongrie (Duplice puis Triplice), le débat naval se focalise définitivement sur la recherche de la concentration et donc de la supériorité navale en Méditerranée. En juin 1912, la France avait 28 cuirassés et croiseurs-cuirassés contre 23 aux Austro-Italiens mais ce rapport s'inverse en 1915 avec 24 unités françaises contre 28 pour la partie adverse et devient franchement inquiétant en 1920 avec 28 unités françaises  (dont un grand nombre de cuirassés pré-Dreadnought) contre 31 austro-italiennes (Ibid., p. 624).

En conséquence de ce qu'il précède - si le programme naval de 1912 ne modifie pas le nombre de cuirassés arrêté en 1910 -, la loi de 1912 consent à entretenir les mises sur cale et projets de constructions de 13 nouveaux navires de lignes (les informations suivantes sont extraites de : Robert DUMAS, "Les cuirassés "Dreadnought" en France de 1907 à 1921 - Première partie", Revue maritime, n°398, janvier-février 1986). Les "super-Dreadnought" de la classe Bretagne sont portés par le budget 1912. Celui de 1913 avalisera la mise sur cale des deux premiers Normandie tandis que le budget 1914 contiendra les deux unités suivantes. S'ajoutera une cinquième unité à cette classe : le Béarn via une autorisation du 3 décembre 1913. Ce cuirassé deviendra le premier porte-avions français. Les plans comprennent les futurs quatre cuirassés de la classe Lyon (budget 1915) tandis que une unité A17 et/ou I17 ("A" signifie qu'il sera construit dans un arsenal alors que l' "I" indique qu'un chantier privé s'en chargera) doivent être mises en chantier en 1917 et portés par le budget de la même année.

Outre la commande du Béarn, un supplément bien plus large, véritable modification du programme naval déterminée par loi de 1912, est discuté. C'est le remplacement des Patrie et des Danton qui est en jeu. La dépense financière nouvelle ainsi que les capacités industrielles ne suivent pas. Bis repetita du programme naval de 1905 quand le ministre Gaston Thomson décidait de sacrifiait les croiseurs-cuirassés de deuxième classe pour renforcer la ligne de bataille de 34 à 38 unités, l'Amiral Le Bris, pour respecter les contraintes financières et industrielles, propose tout simplement de sacrifier à nouveau des croiseurs, toujours ceux pour les stations lointaines. Si bien que dans le programme naval révisé, en plus des Lyon, s'ajoute un deuxième A17/I17 puis 2 cuirassés en 1919, 2 de plus en 1920, 4 en 1921 et 2 encore en 1920. Soit 11 cuirassés supplémentaires.

Il s'agit peut-être des fameux cuirassés de 40 000 tonnes car les Lyon devaient déplacer 29 000 tonnes lège et, logiquement, le A17 devrait avoir un déplacement compris autour de 34 à 35 000 tonnes lège. Il est fort probable que les deux neuf cuirassés suivants, répartis en deux à trois classes, finissent par atteinte pour toute ou partie les 40 000 tonnes lège ou plus.

La Grande guerre interrompt le dernier programme naval en gestation. En juin 1914, la Marine nationale préparait un nouveau programme naval. L'âge de retrait du service actif des Danton et Patrie devait être abaissé. Et l'objectif nouveau passé de 28 unités à atteindre en 1919 à 32 en 1925, soit quatre escadres (dont une rapide) plus les quatre Jean Bart en cuirassés de remplacement. 


Programmes
1900
1905
1905 révisé
1909
1910
1912
révisé
1914

Acteurs
Jean-Marie de Lanessan
Gaston Thomson
CSM
Alfred Picard
Auguste Boué de Lapeyrère
CSM
CSM
Corps de bataille
28
34
38
36
28
28
36
Cuirassés en Flotte
22
24
24
21
22
22
29
Cuirassés modernes
13
11
11
0
0
4
4
Cuirassés en construction
0
2
2
6
1
4
8
Cuirassés en projet
6
6
6
8
5
11
11
Tableau 5 - Récapitulatif des différents programmes navals français.

De manière générale, il est à relever que chaque nouvelle classe depuis les République et Patrie jusqu'aux Bretagne voit un embonpoint régulier d'environ 5000 tonnes, le déplacement lège passant successivement de 15 000 (République et Liberté) à 18 000 tonnes (Danton) pour finir à 23 230 tonnes (Courbet et Bretagne). La classe Normandie montait à 25 230 tonnes lège avec une très sensible augmentation de la puissance de feu en terme de cadence de tir (quatre tourelles quadruples de 340). Les cuirassés de la classe Lyon devaient monter à 29 000 tonnes lège tandis qu'en 1919, plutôt que l'achèvement de la classe Normandie dont toutes les unités avaient été mises sur cale, le CSM envisageait brièvement 11 cuirassés de 40 000 tonnes avant le traité naval de Washington (1922). Par ailleurs, il est à noter que le 340 demeura le plus puissant calibre naval français jusqu'à la construction (1935 - 1939) du Richelieu et sa mise en service (1940).

C'est dans ce contexte qu'il s'agit de replacer le "cuirassé Laubœuf" qui, loin d'être une proposition mégalomane, était surtout l'option stratégique à considérer pour la France afin de rejoindre le premier rang mondial. Mais l'inadéquation des infrastructures - les dimensions des cales sont le véritable facteur limitant des caractéristiques nautiques et opérationnelles des cuirassés -, le retard pris dans certains programmes clefs (télémètres, artillerie (400 mm, etc) et l'inefficience budgétaire expliquent pour beaucoup ce décrochage.

Plus que la sentence sur les coûts comparés entre le HMS Dreadnought (35 millions) et le Courbet (45 millions), ce sont toutes les dépenses improductives et dispendieuses engagées dans l'édifice naval qui sont condamnées. Le capitaine de frégate Daveluy (L'esprit de la guerre navale - Tome III : L'organisation des forces, Paris-Nancy, Berger-Levrault & cie, 1910, pp. 129-130) liste les dépenses inutiles car les navires sont d'une valeur militaire nulle :
  • les croiseurs-cuirassés avaient coûtés 517 millions de francs, soit 14 cuirassés de 15 000 tonnes ;
  • les garde-côtes cuirassés et les canonnières-cuirassés avaient coûté 167 millions de francs, soit 4,5 cuirassés ;
D'autres constructions inutiles (116 millions) portent le total à 800 millions de francs : 21 cuirassés qui auraient pu être lancés et admis au service actif (ibid., p. 607). Les considérations du CF Daveluy couvrent la majeure partie de la période ainsi que son "introduction" (1890-1900). Cela revient à dire que sur les programmes navals considérés, il aurait été possible de réaliser les programmes navals à hauteur des deux tiers plutôt que d'un seul ou de rien du tout.

La France est reléguée à un second rôle naval sur le plan stratégique : faute de pouvoir rivaliser avec la marine de l'Empire allemand et, aussi pour conserver la maîtrise de la Méditerranée afin d'assurer le partage des troupes, l'accord naval entre Londres et Paris (1912) confie le sort de cette mer à la Marine nationale. Pourtant, le budget permettait d'envisager bien plus qu'un "two-powers standard" à l'endroit de l'Italie et de l'Empire austro-hongrois.Deux facteurs expliquent la non-réalisation des programmes navals : le dévoiement de la Jeune école du deuxième système de l'Amiral Aube tendant à supprimer le cuirassé ralentit considérablement les débats parlementaires et militaires. C'est, peut-être aussi, en partie pourquoi la révolution du HMS Dreadnought est partie manquée. Mais cette dispersion des efforts est aussi le fruit de considérables retards dans la la réforme des arsenaux et donc dans l'amélioration continue de l'amélioration de leur productivité. Sans compter la réforme du soutien, ce poste de dépenses. Les frais généraux accaparaient 33% du budget naval contre 21,5% pour Londres et 13,5% en Allemagne... Malheureusement, il faudra attendre 1909 pour que le Parlement et l'EMG commence à exprimer leur désespoir : les budgets sont votés, les crédits consommés mais le tonnage ne suit pas malgré un budget à la hauteur.

Un véritable plaidoyer pour une stratégie organique et le développement des outils afférents. 

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