15 juin 2015

Quelle salve pour le porte-avions ?


"Au-delà, les forces navales ont également vu diminuer le nombre de coups disponibles dans des missions antinavires, là où les croiseurs de la seconde guerre mondiale emportaient des centaines d'obus de gros calibre. Si la réduction quantitative s'est accompagnée d'une plus grande précision (les taux de coup au but des salves d'artillerie étaient fréquemment inférieurs à 10% durant la campagne du Pacifique), les modèles de simulation développés montrent que, toute choses égales par ailleurs, un léger avantage quantitatif s'avère déterminant voire décisif. De ce point de vue, il est intéressant de constater que les marines russe, indienne et chinoise cherchent de plus en plus fréquemment à doter leurs forces de surface de fortes capacités en missiles antinavires (de 16 à 20 unités). Dans le même temps, les unités de l'OTAN n'emportent plus, généralement, que 8 missiles."
Joseph Henrotin, Les fondements de la puissance navale au XXIe siècle, Economica, 2011, p. 322.
Le porte-avions est conçu autour de la mise en œuvre du groupe aérien embarqué. Sa vitesse est égale à l'équilibre entre les contraintes des opérations aériennes et la mobilité tactique et opérative de la plateforme. Les flux de la terre jusqu'à la catapulte sont pensés pour soutenir la cadence de tir, mesurée en nombre de sorties aériennes par jours et semaines.

Plaçons-nous dans la perspective du combat antinavire pour gagner la maîtrise locale et temporaire d'un espace aéromaritime. Le combat en ligne de file se mesurait à l'aune du poids de la ferraille envoyée par l'artillerie d'une escadre contre l'autre. À l'apogée des cuirassés, les canons de 380, 406 et 457 mm tiraient des obus tutoyant les 900 kilogrammes, voir plus d'une tonne.

Le volume de la salve allié à la cadence de tir demeure un facteur déterminant pour espérer remporter une escarmouche, un combat ou une bataille navale. Joseph Henrotin ouvre son propos (ci-dessus) par une note de bas de page (pp. 322-323) sur les perspectives américaines : d'un côte, les nouvelles configurations des missiles antinavires aux États-Unis augurent d'un ensilotage et donc d'une salve proportionnelle au nombre de coups embarqués jusqu'à épuisement et retour au port, de l'autre côté, il souligne le rôle joué par les porte-avions. 

Les sous-marins ne se distinguent pas par un nombre d'armes supérieur aux escorteurs de surface, hors cas assez exceptionnel des vaisseaux noirs porteurs d'un grand nombre d'armes (Iassen, Seawolf, etc) ou véritablement croiseur lance-missiles sous-marins (Ohio refondus, Oscar II entre autres exemples). Et sont, eux aussi, tributaires du retour au port après épuisement des munitions.

C'est pourquoi la salve du navire porte-aéronefs (plus de 10 000 tonnes et 4 aéronefs selon le distingo proposé par Hervé Coutau-Bégarie, Le problème du porte-avions) décuple celle de son groupe naval puisqu'elle est tributaire du nombre d'appareils embarqués, du volume d'armement qu'ils emportent (importance des soutes à munitions et carburant) et de la capacité du pont plat à être ravitaillé régulièrement.

Le groupe aérien embarqué détermine fondamentalement le volume de la salve. Depuis l'embarquement des Grumman F9F Panther (1949) à bord des ponts plats américains, le porte-avions se caractérise par sa capacité à mettre en œuvre des avions qui, une fois catapultés, possèdent les mêmes capacités que s'ils avaient opéré depuis une base aérienne terrestre. 
 La configuration CATOBAR (Catapult Assisted Take-Off But Arrested Recovery) est la seule à garantir cette symétrie des performances. Toutes les autres (STOBAR, STOVL, etc) voient une dissymétrie entre les performances d'une même voilure fixe opérant à terre et depuis un navire. 

Les porte-aéronefs peuvent très difficilement opérer des aéronefs porteurs de missiles anti-navires lourds (similaires à l'Exocet ou au Harpoon), par opposition aux munitions plus légères (comme les missiles anti-chars et antinavires utilisés contre des embarcations légères, de l'ordre des 500 tonnes). C'est une remarque qui peut s'étendre à tout un ensemble de munitions lourdes.
À moins d'observer un F-35B, un Su-33/Mig-29K, J-15 en configuration lourde ou un hélicoptère hybride porteur de missiles antinavires lourds, cette avantage semble destiné à perdurer. 

Cette distinction se matérialise par des volumes de carburant et de munitions bien différents entre les voilures fixes d'un porte-aéronefs et celles d'un porte-avions. Prenons les exemples du Rafale M (21 tonnes/1 Exocet) et du FA-18C Hornet (29 tonnes/4 Harpoon). Le groupe aérien embarqué (24 Rafale) et un carrier air wing (48 FA-18C) peuvent donc lancer une salve de, respectivement, 24 et 192 missiles antinavires dans la limite des stocks disponibles, selon l'approvisionnement par le navire logistique.

Nous pouvons réorienter la lorgnette du combat entre escadres à l'utilisation de la puissance navale vers la terre, au-delà des côtes. Dans cette perspective, les munitions les plus lourdes, au plus grand pouvoir explosif, à la plus grande portée sont bien souvent l'apanage des voilures fixes opérant depuis des porte-avions. Une campagne aérienne à l'échelle d'un théâtre est difficilement menée depuis un porte-aéronefs, l'engagement des Invincible britanniques des Malouines à l'Afghanistan en passant par les Balkans montrent les limites d'un groupe aérien embarqué disposant d'une faible autonomie, allonge et quantité d'armements emportés.

Le choix d'un groupe aérien embarqué détermine le volume de la salve d'un groupe aéronaval. La différence de cette salve du pont plat par rapport à une division d'escorteurs de surface ou sous-marin ne trouve sa comparaison qu'avec des navires disposant d'un système de lancement de missiles de grande capacité. L'incapacité de ces derniers à recharger en pleine mer offre des moyens pour harceler au pont plat qu'ils ne possèdent plus après les premiers engagements. Reste que l'allonge de la salve règle souvent le premier engagement et donc la première option prise sur la victoire...

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