06 septembre 2016

FTI : premier rang mais deuxième classe

© Emmanuel Gaudez.
L'Université d'Eté de la Défense (UED) aurait-elle livré - malgré elle ? - de très maigres informations sur la Frégate de Taille Intermédiaire (FTI) ? Cette dernière tend à demeurer la "frégate de premier rang mais deuxième classe" identifiée en octobre 2015. Il est possible d'essayer de mettre en perspective avec l'article de Jean-Marc Tanguy (Le Marin, 10 juin 2016, pp. 2-4) dont proviennent toutes les citations (merci à Philippe Chapleau et la rédaction du Marin), sauf mentions contraires. 

Pendant l'UED, une communication présentait l'état de la FTI via un duplex (DGA/Arcueil et l'Ecole Polytechnique) avec l'équipe en charge du projet FTI. Le programme vise toujours une entrée en service en 2023 pour la première unité. Objectif ambitieux car la frégate Aquitaine, tête de série du programme FREMM (Frégate Multi-Missions), était livrée à la Marine nationale le 23 novembre 2012 pour une admission au service actif prononcée le 2 décembre 2015. Le calendrier tient-il compte de ce genre d'aléas ?
A la décharge des responsables du programme, il est vrai que ce bateau devait relever un ensemble de défis. Le principal était d'intégrer des systèmes presque tous nouveaux sur une plateforme nouvelle dont l'automatisation aussi poussée était une première.

La phase de définition de la FTI est toujours ouverte comme rappelé à l'UED. Elle pourrait être close d'ici à la fin de l'année et le programme lancé après un CMI. En attendant, voici quelques éléments :

L'expression des besoins
 
L'audition de l'ancien Chef d'Etat-Major de la Marine nationale (CEMM), l'amiral Rogel, devant la commission de la Défense et des forces armées de l'Assemblée nationale (15 octobre 2015) permet de les connaître. Le CEMM dessinait devant les députés les trois besoins opérationnels qui doivent guider la conception de la FTI :
  • "la principale menace est sous-marine : aujourd’hui – et c’est inédit, me semble-t-il –, plus de 49 nations disposent de sous-marins modernes" (Amiral Rogel) pour un total supérieur à 350 unités ;
  • "de capacités anti-aériennes pour pouvoir s’approcher des zones de crise car, et c’est la deuxième caractéristique des opérations navales actuelles, dès lors que l’on s’approche de la terre, on s’expose notamment à la menace aérienne et aux missiles sol-mer." (Amiral Rogel)
Quel tonnage ?

Il s'agit d'une frégate de 4000 tonnes. Est-ce dans les caractéristique de la future classe le déplacement d'un navire lège ou à pleine charge ? A titre d'illustration, les Aquitaine déplacent 4800 tonnes lège pour près de 6000 tonnes à pleine charge. 

Jean-Marc Tanguy semble offrir une tournure qui permettrait de comprendre ce que signifient ces 4000 tonnes. "Les clients traditionnels de la France veulent des frégates au tonnage plus proche de 4 000 à 4 500 tonnes, au lieu de 6 000 tonnes pour la Fremm," Il faudrait donc comprendre que les 4 à 4500 tonnes sont à pleine charge, par respect du parallélisme des formes (citation des 6000 tonnes des FREMM). 

La FTI serait alors plus légère que les Georges Leygues (4010 (lège)/4910 TPC) de quelques 400 tonnes, ce qui n'est pas grand chose dans le cadre des discussions actuelles. Au demeurant, un bateau pensé trop juste dans ses proportions verra son potentiel d'évolution rapidement atteint.

Quelles capacités ? 

Pour guider ces développements, ce sont les besoins exprimés par l'ancien CEMM (15 octobre 2015) : 
  • "anti-sous-marin, avec une capacité d’emport NH90" (Amiral Rogel)
Eu égard à la communication prononcée à l'UED 2016, le premier objectif sera moins bien atteint qu'avec la classe Aquitaine. Un sonar "moins performant" que les FREMM revient à rogner sur les capacités de la suite ASM : moins d'éléments ou de moins bonnes qualités ? 

  1. Ce serait éliminer un senseur entre la flûte, le sonar de coque ou le sonar remorqué. Le couple sonar de coque/sonar remorqué apparaît indispensable à une frégate de premier rang prétendant débusquer les sous-marins en milieu océanique.
  2. Les trois senseurs sont intégrés au bateau sans avoir les mêmes capacités que ceux des Aquitaine. Par exemple, le sonar remorqué pourrait ne pas être le CAPTAS 4 (classe Aquitaine) mais le CAPTAS 2 (corvettes de la gamme Gowind vendues à la Malaisie). 

  • "une capacité anti-aérienne significative" (Amiral Rogel)
Du côté de la lutte au-dessus de la surface, "le choix de la mâture intégrée est fait. Il s’agira d’une technologie nouvelle sur des bâtiments français, si l’on excepte le cas du... patrouilleur L’Adroit." (p. 3) La France revient sur l'abandon de cette mâture unique à base d'Heraklès en 2005 pour faciliter l'uniformisation des besoins franco-italiens sur le programme FREMM. 

Le senseur principal sera donc "le Sea Fire [...] successeur du radar Herakles qui équipe notamment les frégates Fremm". Dévoilé pendant le salon Euronaval de 2014, il serait paré pour 2020. "L’association de quatre antennes actives fixes et entièrement numériques, chacune combinant une augmentation de puissance, une grande agilité dans la gestion des faisceaux et une couverture limitée à 90°, permettra d’augmenter significativement les performances de détection et de poursuite du radar avec une couverture sans masque sur 360° en azimut et jusqu’à 90° en élévation."

Thales développerait ou apporterait "l’ensemble radar [dont le Sea Fire 500]-communications-guerre électronique." (p. 3) Les dernières informations collectées ne permettent pas de déterminer si la suite de guerre électronique sera à la hauteur de celle des Aquitaine. Toutefois, l'équipe en charge du programme insiste sur une "frégate plus discrète" ce qui tendrait à renforcer les effets des actions de guerre électronique. 

Par contre, il serait envisagé pour l'artillerie de se contenter d'une pièce de 76 mm. Elle pourrait provenir d'une partie des Aquitaine s'il était budgétairement possible d'intégrer l'achat de quelques pièces de 127 mm en faveur de ces dernières (6 ou 8 navires ?).

Le Délégué Général pour l'Armement,  Laurent Collet-Billon, déclare que l'effecteur principal des capacités de défense aérienne sera l'Aster... mais le quel : 15 ou 30 ? La principale différence entre les deux munitions est la taille du booster. Cela se matérialise par 70 cm de différence entre les deux. Au niveau des lanceurs Sylver, se fonder sur la longueur d'un Aster 15 implique de choisir l'A43, ce qui interdit d'embarquer des Aster 30. 

  • "sa taille [ne] permettra [pas] d’y installer le missile de croisière naval." (Amiral Rogel)
Mais se fonder sur la seule longueur de l'Aster 30, et donc retenir le lanceur Sylver A50, c'est s'interdire d'embarquer des MdCN qui nécessitent des lanceurs A70. Cette dernière munition rejoindra-t-elle les FTI ? Le DGA répond que "ce n’est pas tranché, ni pour les FTI, ni pour les Freda d’ailleurs." 

Ce qui revient à souligner qu'une standardisation autour des A70 permettrait d'embarquer les munitions selon le profil des missions et des régions visitées, laissant planer une incertitude à l'adversaire potentiel sur le type de munitions reposant dans les silos.

Il reste à choisir de combien de lanceurs sera percée la future frégate. "On n’est pas obligé de mettre le même nombre de lanceurs que sur les frégates de défense aérienne Horizon" avance le DGA (soit 48 lanceurs). Remarquons que les destroyers asiatiques sont plutôt bien dotées. Par exemple la classe Chungmugong Yi Sun-sin sud-coréenne embarque 53 missiles (panachés entre le système RIM-116 et des SM-2 MR). Des FTI percées à 32 lanceurs (comme les Aquitaine), voire 16 (avec une réserve d'espace dédiée pour installer deux lanceurs supplémentaires) seront bien en-dessous alors que la menace au-dessus de la surface se renforce parallèlement aux menaces sous-marines. 

Budget(s) 

Le DGA explique que "dans le même flux budgétaire [il nous faut] payer les huit Fremm, les FTI et rénover les frégates légères furtives (FLF)." L'annulation des FREMM 9, 10 et 11 permettrait de dégager un flux de 1500 millions d'euros pour une Aquitaine au coût unitaire donné pour 500 millions donc (contre 710 millions avancés par la Cour des comptes en 2010, en tenant compte, certes, du contrat de MCO et d'autres frais). 

"Nous pourrions par exemple revendre des rechanges rendues disponibles dans ce nouveau contexte et trouver des financements dans d’autres domaines. Les discussions financières avec les industriels sont en cours." Ce que le journaliste traduit par un appel à une grande compréhension de la part des industriels pour être payés après la livraison... ou avant, voire pendant si un client étranger se manifestait, à la manière de ce qu'il s'est passé pour la Normandie, partie en Egypte.

Difficile de faire rentrer cinq frégates de premier rang deuxième classe dans un budget de 1500 millions d'euros quand les précédentes demanderaient 500 millions d'usinage, sans compter les frais d'études pour la nouvelle classe et le nouveau radar (quelle répartition entre les industriels et l'Etat ?).

Calendrier

Le calendrier est bien plus serré qu'il n'y paraît, même si la lecture de l'actualisation de la loi de programmation militaire ne cachait pas grand chose de cette longue remontée "en puissance". Les six premières FREMM doivent entrer en service d'ici à 2019. Les deux dernières le seront en 2021 et 2022. Les cinq frégates restantes de la classe Georges Leygues (F70) sont entrées en service entre 1982 et 1990. Il n'est pas dit qu'elles atteignent les 40 années de service, c'est pourquoi nous ne les comptabilisons pas dans la situation de 2022. 

Nous serions alors à 15 frégates de premier rang (objectif du livre blanc) en 2022... en comptant les cinq unités de la classe La Fayette qui furent élevées à ce rang en 2008 pour retrouver logiquement le deuxième rang en 2015. Sans l'installation de moyens ASM (un sonar de coque ?) sur les FLF (la totalité de la classe ou moins ?), il est difficilement envisageable de tenir le contrat. 

De 2023 à 2028, cinq FTI pourraient être livrées à raison d'une cadence d'une unité par année. Le remplacement des FLF (2030-2035) se profilera alors à l'extrême fin de la décennie 2010 avec une décision à prendre pour le remplacement de tout le deuxième rang, à savoir les classes Floréal (2025-2030) et d'Estienne d'Orves. Il s'agira de lisser la charge de travail jusqu'au remplacement des Forbin (2040) et Aquitaine (à partir de 2045).

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