11 décembre 2018

Cuirassé de 29 600 tonnes



John Jordan et Robert Dumas (French Battleships - 1922-1956 (Londres, Seaforth Publishing, 2009, 224 pages) révèlent l'existence de l'étude d'un bâtiment de ligne de 29 600 tonnes. Elle est demandée par l'Amiral Louis Hyppolite Violette (1er janvier 1928 - 16 février 1931) alors Chef d'Etat-Major de la Marine (CEMM). Les documents la portant n'ont pas encore été versés aux archives consultables. Cela n'interdit pas quelques supputations sur l'utilité de cette étude et sa place dans la ligne de file des avant-projets et projets français de cuirassés et de croiseurs de bataille.



Le Conseil supérieur de la Marine décrète (décembre 1927) que les 175 000 tonnes de bâtiments de ligne (traité naval de Washington, 5 février 1922) seront consommés par fractions identiques : il n'y aura plus quatre croiseurs de bataille de 17 500 tW et trois 35 000 tW mais bien cinq 35 000 tW ou six 29 600 tonnes (26 000 tW ?) ou encore sept 25 000 tonnes (21 930 tW ?). Ces trois tonnages s'expliquent par trois hypothèses de négociations internationales sur le désarmement pour les suites à donner au traité naval de Washington (5 février 1922) en particulier pour la fin prochaine des vacances navales.

Ce triptyque correspond à trois hypothèses structurantes dans le renouvellement du corps de bataille : 

Le 35 000 tW est l'hypothèse haute prévue par le traité de Washington pour la fin des vacances navales (France et Italie peuvent la devancer avec 70 000 tW pour chacune des deux marines). Cette hypothèse conservatrice correspond à un maintien des dispositions du traité naval de Washington dans le temps et à l'insuccès de tout durcissement de ces mêmes dispositions.

Le 25 000 tonnes est l'hypothèse basse. Elle correspond aux efforts de diplomatie britannique engagée dans des négociations sur le désarmement dans le cadre de la Société des nations. Londres souhaite à ce titre un durcissement des limites posées par le Traité de Washington pour les cuirassés, aussi bien pour le calibre de l'artillerie principale que pour le déplacement maximal. Cela se traduira lors de cette conférence par une proposition d'une enveloppe maximale de 22 000 tonnes standard portant du 280 mm. S'il fallait entendre le 25 000 tonnes comme un déplacement normal aux essais alors son déplacement normal aux essais aurait été de l'ordre des 21 930 tW.

Le cuirassé de 29 600 tonnes est l'hypothèse médiane et seule sa vitesse maximale est connue (27 nœuds). S'il fallait comprendre le tonnage de cette étude comme son déplacement normal aux essais alors son tonnage Washington serait de l'ordre des 25 900 tW : ce qui serait relativement proche de la proposition américaine avancée lors de la future conférence de Londres de limiter les cuirassés à un déplacement de 25 000 tonnes avec une artillerie principale d'un calibre maximale de 305 mm.

Le Conseil supérieur de la Marine virevolte entre deux "écoles" différentes réunies sous la chapelle du canon : celle de la cuirasse, et donc du cuirassé, opposée à celle de la vitesse, incarnée par le croiseur de bataille. Il était admis depuis le début du XXe siècle, voire la fin du XIXe siècle que les technologies portant la propulsion navales ne permettaient pas de concilier la vitesse d'un croiseur avec la protection d'un cuirassé. C'est pourquoi s'oppose deux lignes de projets de bâtiments de ligne :
  • les cuirassés super-Dreadnought, donc lents, comprenant les classes Normandie (1914-1915), Lyon (1915) puis les études du cuirassé de 40 000 tonnes (1919 - 1920 ?), le cuirassé de 37 000 tonnes (type B, 406 mm (1928) jusqu'aux 35 000 tW du type Richelieu (1934) ;
  • les croiseurs de bataille, donc rapides (28 nœuds et plus) comprennent le projet de l'Amiral Durand-Veil (1914), celui du MP Gilles (1914), le 17 500 tW (1926), le 37 000 tonnes (type A, 305 mm (1927-1928), le croiseur protégé de 23 690 tW et se terminant par la mise sur cale des Dunkerque (1932) et Strasbourg (1934).
Dans cette perspective, l'étude du bâtiment de ligne de 29 600 tonnes s'inscrit clairement comme une cuirassé de par sa vitesse maximale retenue de 27 nœuds, bien que la différence soit ténue. Le tonnage est difficile à appréhender en l'absence d'indications complémentaires : s'il s'agit d'un déplacement normal aux essais (29 600 tonnes), à l'instar du croiseur de bataille de 37 000 tonnes (32 à 33 000 tW), alors son déplacement Washington pourrait être de l'ordre des 26 000 tW.

Son artillerie n'est pas connue mais plusieurs hypothèses peuvent être formulées. La première que depuis les classes Lyon et Normandie, plus hypothétiquement le A.17, la tourelle quadruple apparaît sur la quasi-totalité de tous les projets selon deux calibres : 340 puis 305 mm. Seul le croiseur de bataille de 37 000 tonnes type B déroge et porte du 406 mm. La deuxième est que cette artillerie principale est en grande partie, si ce n'est en totalité concentrée sur l'avant car il s'agit là d'une caractéristique commune aux projets immédiatement précédents que sont les croiseurs de bataille de 17 500 tW (1926) et de 37 000 tonnes (1927 - 1928).

Le croiseur de bataille de 37 000 tonnes (1927-1928) qu'il soit le type A (3 x IV 305 mm) ou B (3 x II 406 mm) ne sont pas mis sur cale en raison des obstacles logistiques, financiers et politiques. Le projet suivant répertorié et dûment répertorié qu'est le croiseur protégé de 23 690 tW (1929) devait porter du 305 mm en trois tourelles quadruples dont deux en chasse et une en retraite.

L'étude du bâtiment de ligne de 29 600 tonnes (26 000 tW) contemporain du croiseur protégé (23 690 tW) pouvait être une version mieux protégée (une ceinture de 260-280 mm contre 200 pour le croiseur protégé ?) et/ou mieux armée (quatre tourelles quadruples de 305 contre trois ?) avec un sacrifice consenti sur la vitesse de l'ordre de 2 nœuds.

Il serait étonnant en 1929 de trouver sur cette étude un calibre supérieur au 305 mm alors que le 35 000 tW est écarté en 1928 - et il ne s'agissait que d'un 32 à 33 000 tW - et que la conférence de Londres se profilait à l'horizon entre les propositions américaine (25 000 t, 305 mm) et britannique (22 000 t, 280 mm). Il s'agissait de contrer les cuirassés italiens (305 mm) et allemands (280 mm) sans contrecarrer les discussions internationales sur le désarmement.

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