06 août 2018

Apogée manquée de la flotte de surface italienne (2014 - 2018) ?

© Naval analyses. "The major surface combatants of the most powerful European Navies in 2030", D. Mitch., Naval analyses, 22 septembre 2016.

Les "flottes de surface" entendues comme étant la composante escorteurs (océaniques) d'une marine de guerre ressemble trait pour trait à une des divisions de la "ligne de bataille" moderne, la première étant constituée par les sous-marins. Dans cette perspective, la Marina militare semblait bénéficier d'une politique navale ayant réussi à construire un édifice cohérent bénéficiant d'économies d'échelle entre différents programmes de frégates et d'une rationalisation du type d'escorteurs. Un "léger" infléchissement pourrait ruiner l'hypothèse d'une marine italienne première flotte de surface de toute l'Europe à l'horizon 2030.



© Naval analyses. "The major surface combatants of the most powerful European Navies in 2030", D. Mitch., Naval analyses, 22 septembre 2016.

Du point de vue du tonnage, le rapport s’établissait comme suit en 2008 : la Royal Navy (476 000 tonnes) culminait comme première marine (ouest-)européenne – puisque la Russie détenait toujours un tonnage de près de 1,15 millions de tonnes – devant la Marine nationale (304 000 tonnes). Les deux marines suivantes n’étaient autres que l’Italie (142 000 tonnes) et l’Allemagne (120 000 tonnes). L’US Navy détenait le sceptre maritime d’un règne sans partage avec 3 millions de tonnes.

Après un ensemble de décisions budgétaires aux conséquences stratégiques au début des années 2010, l'Europe de l'Ouest se dirigeait alors sur des flottes de surface aux formats bien arrêtés. La Royal Navy devait se tenir debout sur la plus haute marche du podium avec 19 destroyers et frégates contre 17 pour la Marine nationale avec un objectif à 15 en 2025 tandis que la Marina militare était à 16 frégates. Les projections italiennes n'étaient pas encore pleinement explicites quant aux options retenues. Et le podium n'était pas appelé à être bouleversé.

Le renouvellement de l'ensemble des classes de frégates de la Marina militare reposait jusqu'il y a très peu sur trois programmes de frégates.

Le programme Horizon en étant le premier mais avec seulement quatre unités produites et pour la France et pour l'Italie, il devenait presque anecdotique en termes quantitatifs - mais certainement pas qualitatifs, eu égard aux discussions franco-italiennes sur un élargissement du périmètre DAMB de théâtre/ATBMD des bâtiments de guerre concernés.

Le deuxième est le programme FREMM rassemblant toujours Paris et Rome autour de ce qui était alors le plus grand programme européen de frégates (27 unités, 17 pour la France et dix pour l'Italie) et très certainement le deuxième du monde après les destroyers Arleigh Burke, voire le troisième à considérer les Type 054 en tant que frégates (FFG) et non pas comme corvettes. Sauf que la part français fondait à seulement huit unités (2007 - 2022) quand l'Italie maintenait son programme à dix frégates (2008 - 2021). Il y avait d'ores et déjà un décrochage perceptible dans l'effort naval entre les deux pays.

Le troisième est le programme PPA (Pattugliatori Polivalenti d'Altura) qui devait permettre à l'Italie de remplacer les classe Soldati, Minerva et Comandanti autour d'un bâtiment de guerre apte autant à être décliné comme une frégate de premier rang ("major surface combattant" en anglais) que comme un patrouilleur hauturier. Ce programme est porté par la loi navale (2014-2015). A vrai dire, il s'agit de l'armement intégré et emporté qui varie entre les versions Light, Light + et Full, allant d'un patrouilleur d'un peu plus de 6000 tonnes à une frégate multi-missions de 6300 tonnes.

Cela revient à dire que l'Italie se dirigeait vers la constitution d'un socle de 2 Horizon plus 10 FREMM plus 7 PPA (2 Light, 3 Light + et 2 Full). La Marina militare aurait pu prendre la deuxième marche du podium des flottes de surface en Europe et la première de l'Union européenne jusqu'à ce que la Revue stratégique 2017 et la LPM (2019 - 2025) relève le seuil français à 17 frégates contre 15 depuis le Livre blanc sur la Défense et la Sécurité nationale de 2013. Mais les perspectives italiennes allaient jusqu'à... 16 PPA ! Cette première place la Marina militare semblait devoir être portée par une tendance lourde et soutenue politiquement depuis le début des années 2000 là, où, la Marine nationale perdait frégate sur frégate sur la même période.

© Naval analyses. "The major surface combatants of the most powerful European Navies in 2030", D. Mitch., Naval analyses, 22 septembre 2016.

Et, dernièrement, l'abandon du premier appel d'offres pour 5 Type 31 pour la Royal Navy et son report faute d'une programmation financière à la hauteur décale, d'au moins, quelques mois le renouvellement des frégates devant suivre la réduction de cible du programme Type 26 de 13 à 8 frégates. Londres maintient l'arrivée au service de la première Type 31 en 2023 mais rien n'est encore acté. Si bien que la Royal Navy au fur et à mesure du retrait de service des dernières Type 23 tombera mécaniquement à 14 destroyers et frégates. La Royal Navy est virtuellement reléguée à la troisième place.

L'Italie, première flotte de surface européenne ? Rome s'interroge sur la pertinence d'un remaniement du programme PPA. Les tractations entre Fincantieri et Naval group dans le cadre du plan Magellan et donc du rapprochement entre les deux entreprises laissaient entrevoir un inconfort italien. Le PPA répondait à une logique navale d'acquisition de frégates multi-missions spécifiquement conçues, pour faire simple, de la gestion de crise. Une logique commerciale tend à s'imposer de manière définitive en ce sens que les PPA d'environ 6000 tonnes et plus seraient bien trop imposant pour l'ensemble des prospections commerciales italiennes. Un constat étonnant puisque cela tendrait à valider le discours de DCNS devenu Naval group autour de la Frégate de Taille Intermédiaire (FTI) tandis que les deux entreprises française et italienne ne parviennent pas à s'imposer sur les grands appels d'offres pour des frégates de 6 à 7000 tonnes.

Cette logique commerciale supplante celle navale verrait alors Rome hésiter entre deux décisions portant sur les trois derniers PPA (1 Light + et 2 Full) tandis que le quatrième sera prochainement mis en chantier. La première touche à une évolution du dessin vers trois patrouilleurs de 3000 tonnes ce qui ne serait rien de moins que la conception d'une nouvelle frégate. Et ceci expliquerait l'apparition depuis 2017 de l'ELF (European Light Frigate) que Fincantieri et Naval group proposaient, un temps, à Paris et Rome avant que le gouvernement français la rejette sans aucun ménagement suite aux demandes de l'industriel français au sujet de l'introduction de la FTI dans la programmation. La deuxième à la construction de trois PPA de 4500 tonnes à pleine charge conçues autour d'une dominante ASM - sans conception d'un nouveau bateau ?

Dans un premier temps, cela revient à comprendre qu'en l'état actuel des choses le programme PPA s'arrête à la septième unité, ramenant l'Italie à 19 frégates et toujours sur la première marche du podium des flottes de surface européenne. Mais dans un deuxième temps, le choix mis sur la place publique entre des PPA de 3000 et 4500 tonnes ne répond plus à la logique initiale d'une Marina militare strictement de haute mer. Elle continue à l'être avec des PPA de 4500 tonnes et à voir si Rome poursuit ou non la série jusqu'à 16 unités, ce qui semble assez peu probable avec l'actuel gouvernement. Par contre, est-ce que l'option d'une frégate à 3000 tonnes répond aux exigences d'un bâtiment de guerre ? Les FLF françaises furent portées au premier rang avant d'être ravalées au deuxième en 2015.

Et c'est le troisième temps qui permet d'affirmer que "le roi est nu" puisque le grand talon d'Achille de la flotte italienne est la présence, certes, de 19 frégates océaniques. Mais de seulement 8 à 13 de ce qu'il conviendrait appeler des "frégates de premier rang". Les 6 à 11 autres frégates relèvent, au mieux, du deuxième rang et si elles assurent les missions de sauvegarde maritime, elles ne peuvent que difficilement assurer une place à l'Italie dans des missions de diplomatie navale coercitive nationales ou en coalition.

L'option d'un "PPA" à 4500 tonnes risque de rencontrer un certain nombre de frictions avec Naval group puisque les deux classes du programme FREMM sont d'ores et déjà concurrentes à l'export : quid de l'intérêt de reproduire le schéma avec la FTI et le "PPA" de 4500 tonnes dans le cadre du rapprochement ? L'option du "PPA" à 3000 tonnes ne répond plus aux exigences de l'entrée en premier sur un théâtre et confine une Marina militare à 9 ou 10 frégates de premier rang. A cette aune, la Marine militare passerait même derrière l'Allemagne et serait quatrième du classement des flottes de surface, voire cinquième en exagérant et donc derrière la marine espagnole.

Au final, cette interrogation italienne suivit bientôt de ses conséquences stratégiques illustre assez bien combien la servitude industrielle et commerciale est très, très lourde dans la stratégie génétique des flottes européennes plus que partout ailleurs dans le monde. Les logiques navales ne sont pas les mêmes en Amérique du Nord, en Europe, en Asie du Sud-Est dans l'Océanie. Mais cela relève aussi une confirmation du "lourd" avec un renforcement des capacités ASM, même s'il s'agit paradoxalement d'une diminution unitaire du tonnage (mais toujours d'une augmentation par rapport aux classes précédentes). En conclusion, il pourrait s'agir du coup d'arrêt de l'expansion navale italienne.


1 commentaire:

  1. On pourrait même aller au delà de la question de la classification des PPA et se demander si les navires italiens sont vraiment des major surface combatants hormis les Horizons. Quand on voit leurs FREMM armées comme des corvettes ASM on peut en douter. Cela relativiserait le classement. Surtout entre des flottes dont les navires souffrent toutes de sous armement chronique.

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