Force Opérationnelle Atomique ☢️⚓️

     MM. Philippe Quérel (Vers une marine atomique - La marine française (1945 - 1958)) et Patrick Boureille (La marine française et le fait nucléaire (1945 - 1972)) narrent dans leurs travaux de thèse la naissance du sous-marin atomique français. Le Statut naval de 1955 définissait la demande d'un tonnage global de 540 000 tonnes de bâtiments de guerre qui se répartit comme suit :
  • 450 000 tonnes de bâtiments de combat, 
  • 20 000 tonnes de bâtiments amphibies, 
  • 70 000 tonnes de bâtiments auxiliaires.

     La Marine souhaitait se dégager du rôle qui lui était alors progressivement assigné : c'est-à-dire réduite à se disperser lors des premières frappes atomiques puis à se concentrer sur la protection des convois traversant l'océan Atlantique et des débarquements. Au contraire, elle souhaite tirer tout le parti des tranches navales à venir de la deuxième phase du statut naval afin de repositionner une partie de ses futures capacités opérationnelles sur un appoint naval à la future force de représailles. Ce besoin est étalé en trois deux phases :

  • La première (360 000 tonnes) devait atteindre les objectifs définis en termes de tranches navales en 1963. 
  • La deuxième phase (180 000 tonnes) serait atteinte, quant à elle, en 1970.

     En ce sens, l'Amiral Nomy - chef d'état-major de la Marine (26 octobre 1951 - 1er juillet 1960) - rédigeait un rapport, en date du 20 octobre 1956, à l'attention du ministre de la Défense nationale et des forces armées, M. Maurice Bourgès-Maunoury, portant demande d'inflexion du Statut naval de 1955 (Patrick Boureille (La marine française et le fait nucléaire (1945 - 1972), thèse, annexes, p. ).

Il vantait les mérites de la propulsion atomique comme démultiplicateur de la valeur militaire des navires de surface et sous-marin. L'atome confère une autonomie presque illimitée qui accroît sans commune mesure les mobilités tactique et stratégique. Il demande une vitesse d'ensemble de 40 nœuds et que les navires soient équipés de la même tranche réacteur (puissance de 60 000 CV). Il y aurait eu à bord autant de tranches que nécessaire pour atteindre la puissance désirée.

     Il ne s'agissait ni plus ni moins que de constituer une force navale dotée d'engins atomiques, similaire par sa structure et ses bâtiments, à un « strike group » américain. La vitesse visée devait permettre de marcher à la même vitesse que les futurs bâtiments de l'US Navy et donc permettre à la France de peser dans l'Alliance atlantique et donc au sein des travaux discutés à l’OTAN grâce à cette capacité navale nouvelle.

L'un des premiers vecteurs nucléaires était alors le missile de croisière Regulus I (500 nautiques de portée). Il embarquait sur 4 croiseurs, 10 porte-avions (occasionnellement, en réalité) et 5 sous-marins. En France, il semblait alors possible de disposer à l'échéance de la réalisation de cette partie du programme naval d'un missile balistique d'environ 3000 km de portée.

     Cette force opérationnelle atomique telle que conçue en 1956 devait comprendre les bâtiments suivants (le vocabulaire est du CEMM) :

  • 2 sous-marins stratégiques (Q244, une deuxième unité) ; 
  • 4 sous-marins tactiques d'accompagnement ; 
  • 2 « Capital-Ships » : soit deux porte-avions stratégiques (2 x 30 000t ; 4 réacteurs chaque), soit deux croiseurs lance-engins de destruction massive (2 x 15 à 20 000t ; 2 réacteurs chaque) ; 
  • 6 croiseurs escorteurs (6 x 5 ou 6000t ; 1 réacteurs chaque) ; 
  • 2 bâtiment-ravitailleurs (2 x 10 000t).

     Dans cette perspective, l'Amiral Nomy proposait de modifier la programmation au sujet de la deuxième phase du plan naval, devant être achevée en 1970 : sur les 180 000 tonnes, 120 000 serviraient à la constitution de la « force opérationnelle atomique » tandis que 60 000 seraient constituées de bâtiments de soutien.

Le CEMM propose alors deux périodes triennales (1961 - 1963 ; 1964 - 1966) par lesquelles seront commandés, au sein de chacune : un porte-avions ou croiseur lance-engins, trois croiseurs escorteurs, deux sous-marins atomiques et un bâtiment base atomique.

Cette programmation semble avoir été adaptée par un document du 7 novembre 1958 qui établissait deux plans quinquennaux (1959 - 1964 ; 1965 - 1969) qui devaient très probablement achever les 180 000 tonnes pendantes du Statut naval de 1955. Et il s'agissait peut-être de s'adapter à la future Loi de programme à la période quinquennale dont il était peut-être d'ores et déjà question dans les coursives, en 1958.

     Le croiseur-escorteur, devenu croiseur C60, n’était donc qu’une série de « transition » devant préparer l’introduction de la propulsion navale nucléaire sur bâtiment de surface, en débutant par « le prototype d'un nouvel escorteur si possible à propulsion atomique » dont l’entrée en phase de réalisation devait être consentie durant la période 1965 – 1969, c’est-à-dire durant le deuxième plan quinquennal – nouveau paradigme des lois-programmes -, repoussant légèrement l’achèvement du Statut naval de 1955, révisé par un rapport de l’Amiral Nomy, en date du 20 octobre 1956, à l'attention du ministre de la Défense nationale et des forces armées, M. Maurice Bourgès-Maunoury.

     Aucune caractéristique détaillée n'a pu être trouvée – à la date d’écriture de ces lignes – quant aux qualités nautiques et caractéristiques opérationnelles envisagées pour ce projet de nouvel escorteur « si possible à propulsion atomique ». Toutefois, il est possible de dessiner à grands traits une hypothèse de ce à quoi il aurait pu ressembler.

Il s’agit de considérer que la « Force opérationnelle atomique » reprend une grande partie des choix de l’US Navy, et c’est pourquoi pour cet escorteur à propulsion atomique, le CLGN-160 Long Beach a pu être logiquement une source d’inspirations. Et dans cette perspective, il aurait logiquement hérité des choix arrêtés quant aux avant-projets exposés (ci-dessus) et ceux à venir durant les années 1960 (croiseurs C60 et C67).

L’escorteur à propulsion atomique aurait pu avoir une coque allongée, élargie et approfondie, mais faisant l'économie des soutes à combustible !, afin de pouvoir intégrer une chaufferie nucléaire, c’est-à-dire la filière du Prototype A Terre (PAT) – conçue et destinée aux SNLE classe Le Redoutable (6) – puisque c’était la seule à disposition dans la période considérée.

En ce qui concerne l’armement, le programme MASALCA (1953 – 1958) – envisagé pour le croiseur-escorteur (1957) – n’avait jamais été conçu pour aboutir à un système opérationnel. Aurait-il été demandé d’intégrer deux systèmes MASURCA, ainsi qu’une suite radar analogue à celle des « Frégates Lance-Engins » (FLE) classe Suffren (2) ? Cela aurait été cohérent avec l’architecture de force visée pour la « Force opérationnelle atomique », ainsi que pour la constitution de la force aéronavale.

L'absence de hangar aéronautique sur les C60 et C67 aurait probablement été corrigée sur pareil avant-projet. Cela aurait induit quelques contraintes architecturales quant à la disposition de l’armement, à savoir concentrer l’artillerie et les systèmes anti-aériens à l’avant ou bien concilier un hangar plus en avant, afin de libérer l’arrière du bateau au profit, d’au moins, un système MASURCA.

     C’est pourquoi l’existence de cet avant-projet de Corvette nucléaire C75 incline à penser que le Statut naval de 1955, révisé en 1956, a laissé subsisté, au moins, un artefact qui avait donc été intégré au Plan bleu et dont la finalité, déduite par apparence intuitive, était d’accompagner les deux porte-avions et de deux porte-hélicoptères.

L’ avant-projet de Corvette nucléaire C75, dont les caractéristiques furent donc figées lors d’une séance du Conseil supérieur de la Marine (CSM) de 1975, s’inscrirait en droite ligne des avant-projets de croiseurs d’union française jusqu’aux frégates lance-engins. Et ici, la C75 semble être postérieure aux corvettes C70 de classe Georges Leygues (7). Est-ce à dire qu’elle en partageait une partie des caractéristiques ? Ou bien en différait-elle foncièrement ?

     Mais le Conseil Supérieur de la Marine, en sa séance du 6 mai 1958, abandonnait l’avant-projet PA 58 Verdun. Il était alors étudié de poursuivre la question mais sous la forme d’un troisième Clemenceau – le PA 59 –, cette fois-ci pourvu d’engins, à la demande de M. Alain Poher, secrétaire d'Etat aux Forces armées Marine (7 novembre 1957 - 9 juin 1958). Mais le PA 59 ne rejoignait pas plus le projet de tranche navale 1959.

     En parallèle, une nouvelle proposition était avancée, dans le cadre du PA 59, pour substituer aux bombardiers stratégiques, un engin. Le missile de croisière Chance Vought SSM-N-8A Regulus (1955 -1964) de 500 nautiques de portée était employé aux États-Unis d’Amérique comme l’une des armes stratégiques. Cet armement fut déployé sur 4 croiseurs, 10 porte-avions (occasionnellement, en réalité) et 5 sous-marins. Afin de crédibiliser la force nucléaire américaine, le Chance Vought SSM-N-9 Regulus II était mis à l’étude dans l’optique d’en doubler la portée :1000 nautiques. La production débutait dès l'année 1958. Le missile entrait en service en septembre 1958 mais il était abandonné la même année, le 18 décembre 1958, au profit de l’UGM-27 Polaris A1 (Lockheed Corporation) : le premier Submarine Launched Ballistic Missile (SLBM), dénommé en France Mers-Sol Balistique Stratégique (MSBS).

     L’état-major de la Marine étudiait pourtant, en décembre 1958, le projet d'embarquement du Chance Vought SSM-N-9 Regulus II (Hervé Coutau-Bégarie, Le problème du porte-avions, Paris, Economica, 1990, p. 80 ; et plus précisément dans : Jean Moulin, Les porte-avions Clemenceau et Foch, Paris, Marines éditions, 2006, p. 188). Entre temps, il devenait impossible de solliciter la livraison d’un armement abandonné en raison de ses coûts et de son caractère d’ores et déjà jugé obsolète vis-à-vis des MSBS/SLBM.

     Les sous-marins stratégiques (Q244, QXXX (C)) auraient emporté un engin de conception nationale puis de facture américaine dans une « valise sèche » sur le pont : le contre-amiral Bernard Estival (2S) et l'ingénieur Jean Guillot évoquaient un projet, pour lequel des études (préliminaires ?) avaient abouti, à une rampe cylindrique étanche destinée aux sous-marins, devant permettre d'embarquer le MALAFACE : le LATE-258-H ? Le récit du programme MALAFACE (MArine LAtécoère surFACE) proposé par les deux auteurs ne permet pas de dater les études consenties pour cette installation.

La photographie (cf. illustration), supposée être issue des archives Société industrielle d'aviation Latécoère, peut être considérée comme étant la preuve que, au minimum, deux maquettes figurant l'installation précitée et une version adaptée au MALAFACE pour servir à bord des sous-marins, a été construite. Rien ne permet d'affirmer qu'il s'agissait d'un matériel d'expérimentation, voire un prototype. Ni de l'affirmer, en l'état.

     La prose des deux auteurs s'arrête alors qu'il semble impératif de la replacer dans le contexte de la « force opérationnelle atomique » : le MALAFACE étudié pour emploi sur sous-marin était le LATE-258-H. S'agissant d'un engin expérimental devant vérifier le domaine d'emploi du MALAFACE depuis un sous-marin et par cette rampe cylindrique étanche, il peut raisonnablement être supposé qu'il s’agît d'un LATE-258 dont l'architecture avait été retravaillée afin d'intégrer des ailes repliables. Mais les deux tirs réussis du MALAFACE, c'est-à-dire « MALAFACE-10 » (16 juin 1958) et « MALAFACE-15 » (mars 1959) atteignaient, au minimum, 16 km de portée (16 juin 1958), voire la portée maximale du système (mars 1959) : 40 km.

 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire