Facebook

Les @mers du CESM


Les @mers du CESM - 19 avril 1944 :

Le cuirassé Richelieu participe au bombardement de Sabang, base japonaise en Indonésie. Le navire français, ayant rejoint l’Eastern Fleet commandée par l’amiral britannique Somerville, prendra part à trois autres opérations visant des bases navales ennemies. Après 52 mois passés en mer, le bâtiment rentre à Toulon le 1er octobre 1944. À nouveau déployé en Asie du Sud-Est l’année suivante, le bâtiment assistera à la capitulation du Japon dans la rade de Singapour le 23 septembre 1945.





mardi 6 novembre 2012

Livre blanc : de l'arc de crises vers les zones d'intérêt national ?


http://americansecurityproject.org/wp-content/uploads/2010/08/choke_points.jpg
© Inconnu. Carte présentant les principaux "chocs" des flux maritimes mondiaux.

Le magazine l'Express de la semaine dernière (du 19 au 25 septembre 2012 - numéro 3194) évoque dans ses colonnes un bruit de coursive à propos du futur livre blanc. Il serait question de remplacer le concept de l'arc de crises (qui part de la Corne de l'Afrique pour arriver en Asie) par un autre qui pourrait être, selon le mot de Jean-Marie Guéhenno, président de la commission du livre blanc, celui de "zone d'intérêt national". Avant de tenter d'aborder cette notion qui n'est présentée que par sa dénomination, il peut être intéressant de ne pas se débarasser trop vite la précédente expression, qui serait d'ores et déjà, "ancienne".

L'arc de crise était l'un des objets marquants du livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de l'an 2008. Serait-ce une création et française et récente ? Il faudrait en douter. Par exemple, l'amiral Alfred Tayer Mahan écrivait en 1900 un ouvrage qui est peut être oublié en France : "The problem of Asia and its effects upton international policies". Très brièvement, il est possible de dire que le concept de l'arc de crises n'est pas très éloigné de ce que décrivait Mahan dès 1900. Cela relativise assez les évolutions que le monde connaît depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les processus de décolonisation et la fin de la Guerre froide.

L'arc de crises de Mahan partait lui aussi de l'Afrique du Nord  (plutôt proche du Moyen-Orient que de Gibraltar) pour aller jusqu'en Asie centrale et tomber en Asie du Sud-Est. Globalement, l'auteur décrivait son tracé comme la résultante des lignes de fractures entre les poussées géopolitiques des différents acteurs : France, Angleterre, Russie et Japon. Ainsi, et dans le cadre d'un résumé très bref et "à main levée", il est possible de dire depuis cet ouvrage que :
  • la Russie poussait au Sud de ses frontières asiatiques vers les mers chaudes, soit vers l'Inde et le Moyen-Orient, d'une part, en allant à la rencontre de l'empire britannique. C'est bien cette poussée qui avait justifié la guerre de crimée (1853-1856).
  • L'empire Ottoman en serait presque réduit à être une zone tampon entre les deux empires. Il disparaîtra assez rapidement, finalement, après la Grande guerre.
  • D'autre part, de l'autre côté de l'Eurasie, cette poussée russe rencontrait l'expansion japonaise en Asie, alors encore balbutiante, mais qui avait déjà conquise une sorte de "Grande Corée". La bataille navale de Tsushima (1904) sera le point d'orgue de la victoire du Japon sur la Russie (qui prendra sa revanche en 1945).
  • Il y a le cas de l'expansion française en Afrique qui a rencontré celle de l'Angleterre à Fachoda (1898) et qui rencontrera celle du Japon autour de l'Indochine quelques années plus tard.
Enfin, Mahan était l'un de ceux qui prédisait le basculement géopolitique du monde de l'Europe vers l'Asie du Sud-Est. Ce n'était pas très étonnant puisqu'un certain Castex a écrit un ouvrage, aujourd'hui oublié, qui s'intitulait "Jaunes contre blancs" à propos de la guerre russo-japonaise (8 février 1904 au 5 septembre 1905). Il n'était vraiment pas le dernier à craindre la montée en puissance économique de l'Asie.

Les poussées géopolitiques du monde évoluent assez lentement. Il y a eu des changements dans les acteurs, avec, par exemple, une réduction de la place du Japon mais un accroissement considérable de celle de la Chine. France et Angleterre sont deux nations qui se sont repliées et ont vu leur poids se diluer, mais elles continuent à participer aux mouvements téluriques mondiaux (ce qui est assez estimable pour deux nations en perpétuel déclin aux dires des chroniqueurs). Les Etats-Unis ont fait leur irruption dans les affaires mondiales, processus entamé depuis le XIXe siècle. L'actuel conseil de sécurité de l'ONU rassemble, finalement, des puissances qui pèsent historiquement sur le monde.

En 2012, l'arc de crises est remis en cause. "Désigne-t-il simplement des menaces ou une zone d'intervention potentielle de la France ?" s'interroge une source "proche du dossier" pour l'Express. Peut être faudrait-il répondre à cette interrogation par deux autres questions :
  • est-ce que l'arc de crises recouvrent les zones de rencontres entre les sphères d'influence des grands acteurs du monde ?
  • Est-ce que cet objet qui définit une zone géographique recoupe l'emplacement des différents intérêts de la France dans le monde ?
Répondre oui, avec ou sans nuances, à l'une des deux questions, si ce n'est aux deux, c'est légitimer à nouveau un objet qui n'est pas dénué d'intérêts. Les derniers conflits (les guerres du Golfe, le conflit israélo-palestinien, les conflits véhiculés par les mouvements de population dans le Sahara, la guerre d'Afghanistan et les contentieux territoriaux dans les mers d'Asie) montrent que ce qui a été dit en 2008 reste d'actualité.

Par contre, le concept est peut être beaucoup trop réducteur : il pourrait, encore, recouvrir les zones où les intérêts des acteurs du monde se confrontent, mais il se détache peut être trop des intérêts franco-français. Par exemple, est-ce que l'arc de crises permet de contextualiser les priorités qui découlent de la nouvelle réalité géographique française (la France est un archipel) ? A priori la réponse serait non puisque les problématiques qui découlent :
  • de la découverte de pétrole en Guyane française,
  • les suspicions de gisements d'énergies fossiles dans l'archipel des Kerguelen,
  • et les richesses minières de la Nouvelle-Calédonie sont excentrées par rapport à l'arc de crises.
C'est plus que dommageable pour la perception que nous avons de nos intérêts puisque le pétrole guyanais nous oblige à nous intéresser au sort du canal de Panama (bulletin d'études marine numéro 146 du Centre d'Etudes Supérieures de la Marine (CESM) et à l'influence qu'il peut avoir sur la façade maritime de la France d'Europe. Tout comme les éventuelles richesses fossiles des Kerguelen nous obligera à considérer que nôtre intérêt consiste en notre capacité à maintenir ouvert les détroits par lesquels pourraient être exportées ces richesses fossiles. La Nouvelle-Calédonie et la Polynésie française, par extension, ne sont pas que des spectateurs des conflits territoriaux qui secouent l'Asie du Sud-Est puisque l'ouverture des détroits de l'insulinde est une préoccupation pour les importations et exportations de ces archipels.

L'arc de crises est donc beaucoup trop réducteur par rapport à la situation géographique nationale et nous empêche de nous concentrer sur d'autres objets stratégiques qui méritent pourtant toute notre attention car ils pèsent sur nos intérêts vitaux.

Enfin, la notion d'arc de crises recèlerait une dimension vexatoire pour certains Etats qui sont inclus dans cet espace, selon l'actuelle présidente de la commission de la Défense et des forces armées à l'Assemblée nationale, Patricia Adam. Il ne faudrait pas s'enfermer dans une notion théorique, comme celle des "rogue states" (toujours d'actualité, semble-t-il), propice à créer des problèmes supplémentaires dans les chancelleries. Il s'agit d'une vision des objets français à protéger qui doit permettre de considérer les aspérités du terrain qui doivent être utilisées à notre avantage ou qui ne doivent pas nous être interdites.

Alors, le président de la commission du livre blanc indiquerait que l'arc de crise pourrait être reformulé en "zone d'intérêt national".

Premièrement, il faut vivement espérer qu'il n'y aura pas une zone mais des zones. Cette façon d'aborder nos objets stratégiques correspondrait bien mieux au caractère archipélique du pays. Ce serait l'occasion de recouvrir les zones qui concernent une partie de nos inérêts liés à nos alliances et intégrations (OTAN et Union Européenne, par exemple) mais aussi nos intérêts strictements français. Certaines zones recouvriront les deux, mais dans des degrés moindre selon leur localisation géographique : si la coopération américaine est essentielle pour lutter contre les trafics de drogues dans la mer des Antilles, elle se construit différemment autour de la péninsule arabique.

Deuxièmement, la notion forcerait à les articuler entre elles. Par exemple, les besoins militaires pour protéger nos intérêts autour de la péninsule arabique (soit trois détroits) ne sont pas les mêmes que ceux qui sont nécessaires pour préserver la Guyane de l'orpaillage illégale et nous assurer de notre souveraineté sur les richesses pétrolières de ses eaux. C'est-à-dire que dans l'éventuelle zone d'intérêt national qui recouvrirait la péninsule arabique il faudrait plutôt compter sur le groupe aéronaval et le groupe de guerre des mines. Tandis que dans la seconde zone autour de la Guyane et de l'arc antillais il faudrait compter sur une aéromobilité au service de la sauvegarde du territoire et des forces maritimes bien plus centrées sur l'Action de l'Etat en Mer.

Troisièmement, il faudrait éviter toute désunion entre les zones puisque, pour en assurer leur unité, il serait très dommageable qu'elle soit l'occasion de diviser les forces armées selon des génômes si différents qu'elles ne pourraient pas ensemble concourrir à la défense nationale de la France, c'est-à-dire l'ensemble. La spécialisation des forces affectées à chaque zone ne doit pas nuire à l'unité des Armées.
Il faut être capable de protéger les zones de toutes les menaces, même si certaines sont plus propices à avoir besoin de certaines capacités opérationnelles plus que d'autres.

Quatrièmement, cela pourraît être une chance aussi d'imaginer de nouvelles façons de doter ces zones des matériels nécessaires à leur préservation. Par exemple, ce serait une opportunité qui s'offrirait à Paris pour monter des partenariats industriels originaux. Ainsi, l'interventionnisme étatique permettrait de lier diplomatie économique avec besoins militaires nationaux. Pourquoi ne pas se doter des moyens maritimes nécessaires à l'AEM dans des chantiers étrangers ? La politique industrielle pourrait alors être couplée avec l'autonomie économique de certaines régions et la constitution des moyens nécessaires pour la Défense. C'est peut être par ce biais que pourrait être résolu quelques problèmes liés au maintien en condition opérationnel des matériels du fait d'une trop grande centralisation en la matière.

Cinquièmement, ce serait une consécration politique par l'Exécutif du caractère marin, et même ultra-marin, de la France. Ce serait affirmé la réalité archipélique de la France. L'existence des zones d'intérêt national ira de paire avec nos archipels où se situent des moyens militaire. Mais elles iront aussi de paire avec les bases avancées françaises qui existent actuellement et qui préservent les intérêts français qui existent autour. Il a été dit qu'il faut une unité de moyens et de vues entre les zones. Il faudra donc en assurer la liaison, autant abstraite (l'unité des Armées) que physique : les différents moyens de toucher les différents territoires et les différentes zones d'intérêt national. De même il ne faudrait pas négliger la question des communications dématéralisées quand l'Arme des Transmissions fête son 70e anniversaire, que le débat sur l'Espace conserve une forte vigueur et que celui sur la Cyberdéfense s'envole chaque année un peu plus (ce domaine devrait être fortement mis en avant dans le nouveau livre blanc).

Sixièmement, ce serait également la mise en avant d'un concept qui devrait être suffisamment souple pour être adapté à l'évolution des menaces sans remettre en cause son existence ni nécessiter de repenser la stratégie nationale (sauf si la radicalité des évolutions le nécessitait).

Septièmement, il devrait y avoir un barycentre stratégique français qui devrait apparaître, c'est-à-dire un territoire qui se retrouverait le centre de l'archipel. Il ne serait pas bien étonnant que ce barycentre soit l'île de la Réunion. Ce n'est pas pas une chose à prendre à la légère puisque, et par exemple, la répartition de la Marine Royale entre Brest et Toulon nous empêchait de parvenir aisément à la concentration de nos forces. Les anglais surent exploiter avec brio cette faiblesse maritme française qui tirait sa source de sa double façade maritime. De plus, ils avaient l'avantage de se concentrer aisément autour de leur archipel britannique. Aujourd'hui, la France est multi-façade maritimes. Il n'est pas simple de les énumérer toutes. Mais elle recouvre presque tout les océans, sauf l'Arctique -et encore... La Réunion se retrouve au centre des différents territoires et à le mérite d'être le point de passage de nombreuses routes maritimes mondiales et d'être à proximité d'une grande partie des détroits mondiaux. En outre, l'ancienne île Bourbon se situe également sur la route de circumnavigation. Les deux nouvelles et principales grandes façades maritimes de la France pourraît être alors la Méditerranée et l'océan Indien. La jonction des moyens navals disponibles pour concentrer les forces reste difficile puisqu'elle est conditionnée à la sauvegarde des détroits de Gibraltar, du Cap et de la mer Rouge. Ce centre ne se suffira pas à lui-même (par définition). C'est pourquoi un basculement total sur l'une ou l'autre des façades ne serait pas non plus des plus convenables. Tout comme le statu quo le serait encore moins puisque si l'ambition était de peser sur les affaires asiatiques alors la façade maritime de l'océan Indien serait d'autant plus justifiée. Mais si ce basculement était avéré, alors il pourrait y avoir une nouvelle répartition des forces françaises. Donc le problème naval français que la Marine Royale avait connu pourrait refaire surface.

Huitièmement, cette appellation interpelle puisqu'elle est douée d'une certaine proximité avec l'expression "d'intérêts vitaux". In fine, si les zones d'intérêt national sont trop affinées par la délimitation de leur cadre géographique et les moyens qui leur sont alloués alors il sera potentiellement possible de relier l'expression du livre blanc à celle qui conditionne l'emploi du feu nucléaire national. Ce serait préciser les hypothèses d'emploi de la dissuasion alors que son but est le non-emploi et la réplique à une atteinte grave à nos intérêts vitaux. La dissuasion ne doit pas être affaiblie par une interaction non-désirée avec un nouveau concept issu du livre blanc, tout comme la question de la défense anti-missile balistique de territoire peut entraîner le même processus.

Dans ce dernie registre, c'est encore une fois la Marine qui est la plus indiquée puisqu'elle est garante de l'intégrité territoriale d'une France plus maritime que jamais. S'il existera des forces garde-côtières à travers l'archipel qui participeront aux problématiques de sécurité locale, ce seront bien les forces de haute mer (soit le groupe aéronaval et ses différentes branches (groupe amphibie et groupe de guerre des mines) qui feront le lien entre les différentes zones. Elles seront cette masse de manœuvre qui est et qui restera apte à faire basculer localement le rapport de forces en faveur de la France. Le Maréachal Foch n'aurait peut être pas dit mieux sur l'économie des forces. L'objectif est de conserver les moyens de manœuvrer dans le monde et cela passe par la préservation des moyens nécessaires à la projection et de puissance et de forces. Ce qui implique une cohérence entre les deux et que l'une ne fasse pas disparaître l'autre... Même si cela ne peut pas impliquer de conserver une stricte parité de moyens entre les deux types de projection, non pas par souci d'efficacité militaire et stratégique, mais bien par souci de préserver une hiérarchie obsolète entre les Armées et les susceptibilités de chacun.

Les zones d'intérêt national sont un nouveau concept très intéressant qui pourrait faire florès.

lundi 5 novembre 2012

Livre blanc et escorte aérienne de la Flotte : quelles options ?


http://loadpaper.com/large/Missiles_wallpapers_148.jpg
© Inconnu.

L'illustration de ce billet illustre assez bien les choix qui vont s'offrir au gouvernement et à la Marine nationale pour la défense aérienne de la Flotte :
  • est-ce qu'il faudra proposer une contribution navale à la défense anti-missile balistique, et si oui, laquelle ? 
  • Le format de la Flotte à quatre escorteurs anti-aérien doit-il être confirmé ou réduit ?
  • Faut-il pousser plus en avant la "croiseurisation" des escorteurs ? Ce serait rejoindre les conceptions américaines qui ont conduit à l'élaboration du programme Arleigh Burke.
Le nouveau livre blanc est en cours de rédaction. Ce n'est que le début, et il n'y a pas beaucoup de bruits de coursives à son sujet. Il a été dit qu'il serait plus court que l'ancien, et serait plus comparable à celui de 1972 qu'aux deux suivants (1994 et 2008) avec un format de 70 pages (environ). Ce livre blanc va pouvoir permettre de jauger les ambitions du nouveau gouvernement.

Pour en venir plus précisément aux faits, il y a un débat qui a secoué le monde qui va être tranché par cette déclaration de choix qu'est un livre blanc : bien entendu, il s'agit de la lutte contre les missiles balistiques.

Premièrement, et en réaction à la seconde guerre du Golfe (1990-1991), la France a construit une capacité d'interceptions de missiles balistiques de théâtre (ou tactiques) de courte portée (600 km de portée). Le SAMP/T est la matérialisation de cet enseignement et de cette volonté. C'est l'Armée de l'Air qui le met en œuvre sous l'appellation de Mamba. La chose qui est sérieusement envisagée, c'est une extension des capacités anti-missiles actuelles : il serait possible de porter le SAMP/T à des standards supérieurs et suffisants pour intercepter des missiles balistiques de 1500 km de portée. Est-ce que la Marine doit apporter une contribution navale à cette lutte contre les missiles balistiques ? C'est une première réponse que l'on peut attendre du livre blanc. Les missiles du système SAMP/T sont les mêmes que ceux du PAAMS qui équipent les frégates Horizon. Bien entendu, la réponse à cette question conditionnera fortement l'avenir de l'escorte anti-aérienne de la Flotte.

Deuxièmement, les présidents Chirac et Sarkozy ont confirmé la dissuasion nucléaire et réaffirmé sa place centrale comme réponse à des atteintes graves à nos intérêts vitaux. Le discours de l'Ile Longue du Président Chirac était assez clair à ce sujet en 2006. Paris ne se dirigerait donc pas vers une réponse autre la dissuasion en ce qui concerne les missiles balistiques intercontinentaux que des pays détenteurs pourraient utiliser comme une arme de dissuasion. 
Le problème, c'est que les Etats-Unis ne relâchent pas leurs efforts dans la lutte anti-missiles balistiques intercontinentaux (ABM) et dans l'élaboration de systèmes anti-missiles multicouches (combinaison de systèmes tactiques, comme les Patriot PAC-3, les THAAD et SM-3, et "stratégiques", comme les GBI).
Les américains ont réussi à implanter en Europe des éléments avancés et prépositionnés de leur bouclier anti-missile. Cette réussite de l'administration Bush a créé des déçus car, dans le projet initial, l'Europe n'avait aucune forme de protection en la matière, mais avait toutes les raisons de se sentir vulnérabilisée par un système qui attire le couroux des pays qui se sentent mis en danger par son existence.
C'est pourquoi l'administration Obama a remanié le projet afin que l'Europe bénéficie d'une certaine forme de protection. Le leitmotiv du projet est même devenu la "menace" iranienne. Mais surtout, les européens sont montés dans le train et au sommet de l'OTAN à Lisbonne, l'Alliance s'est engagée dans la défense anti-missile balistique de territoire. A ce moment là le Président était Sarkozy, et il n'y a eu aucun enthousiasme à se joindre au projet.
Bien des marines européens s'intéressent ou s'engagent dans des programmes d'acquisitions de missiles SM-3 et de modernisation de leurs frégates et destroyers pour participer à la défense anti-missile balistique de territoire. Ce recours aux marines s'explique par deux choses : d'une part, ces marines ont fait le choix d'installer à bord de leurs escorteurs anti-aériens le même système d'armes qui équipe les destroyers et croiseurs de l'US Navy. Le passage à l'acte est hautement facilité par cette proximité technologique. Par ailleurs, il aurait été peut être plus coûteux d'évoquer l'acquisition de systèmes fixes à terre alors que le développement de capacités anti-missiles balistiques était beaucoup plus simple à bord de ces navires. Aussi, il faut relever que la défense nationale de ces Etats reposent en très grande partie sur l'implication des forces américaines en Europe : cela se paie par la participation à des programmes d'armements plus ou moins utiles, comme le Joint Strike Fighter (F-35) et la DAMB. D'autre part, il est possible avec des Etats à la géographie réduite d'évoquer une défense anti-missile balistique de territoire avec des navires puisque leur champ d'action couvre le territoire national, tout en restant à quai. En outre, cette exiguité géographique ce combine, donc, avec une menace claire et identifiée, ce qui simplifie le positionnement des systèmes.
Dans le cas français, ce n'est pas envisageable puisque la France est un archipel. Enfin, ils n'ont pas de dissuasion nucléaire, donc ce substitut est plus facile à articuler dans une défense nationale. En France, la dissuasion est un outil qui fonctionne en permanence et tout azimut. Dans le cas de la défense anti-missile balistique, ce n'est pas possible de construire à l'échelle de la France une défense anti-missile balistique de territoires tout azimut : le coût serait monstrueux. Il est plus simple d'adapter des frégates et detroyers au missile SM-3 quand la menace est identifiée plutôt que de construire une défense dans ce domaine tout azimut avec une couverture presque nécessairement mondiale. En outre, quelle serait la crédibilité d'une DAMB construite autour de la "menace" iranienne quand la dissuasion est tout azimut ?
C'est pourquoi il est possible de s'attendre légitimement à ce que le gouvernement du président Hollande réaffirme la place centrale de la dissuasion nucléaire pour la protection des intérêts vitaux et reprécise son articulation avec une défense anti-missile balistique de théâtre qui pourrait s'affiner.

La Marine nationale pourra alors se demander si l'Exécutif souhaite qu'elle participe à la défense anti-missile balistique de théâtre. C'est un choix qui découlera du livre blanc et qui sera dimensionnant pour la composante anti-aérienne de la Flotte. Par exemple, les frégates Horizon qui sont dévolues à la défense aérienne d'un groupe naval disposent de 48 missiles Aster 15 et 30. Admettons qu'il faille, dans le cas de l'interception d'un missile anti-navire à vol rasant, lancer deux missiles : il est alors possible de comprendre que les munitions partent très vite... Donc, s'il fallait inclure de nouvelles menaces à engager, il pourrait être nécessaire de reconsidérer le nombre de munitions devant être embarquées pour répondre à l'ensemble des missions définie. C'est possible sur une frégate de classe Forbin puisqu'il existe une réserve sur l'avant pour 16 missiles supplémentaires. Les travaux les plus coûteux consisteraient en l'adaptation du système d'armes des deux frégates Horizon, le PAAMS, à la DAMB de théâtre. Le Sénat comptabilisait 300 millions d'euros pour porter les deux frégates vers les capacités DAMB du SAMP/T.

La dernière question qui concerne les escorteurs anti-aériens de la Flotte concerne le format de cette escorte, justement. La Marine maintient depuis plusieurs décennies, tant bien que mal, un format minimum de quatre frégates ou croiseurs anti-aérien capables de protéger une escadre des menaces aériennes les plus modernes. Le livre blanc de 2008 demandait à la Marine de pouvoir escorter et le groupe aéronaval et le groupe amphibie. Avec moins de quatre frégates, ce n'est pas envisageable. A l'heure actuelle, les frégates Forbin et Chevalier Paul répondent bien à ce besoin. C'est de moins en moins le cas pour les frégates Cassard et Jean Bart qui, malgré quelques modernisations, comme le changement de radar de veille aérienne lointaine, accusent leur âge et l'âge de leur système d'armes. Est-ce que le livre blanc va maintenir ce format à quatre unités ?

Si le format est maintenu, alors il s'agit de savoir si le gouvernement va lancer le remplacement des frégates Cassard et Jean Bart car, et comme le relève Navy Recognition, le missile SM-1 ne sera plus maintenu en service dans l'US Navy. Nos deux frégates françaises sont justement conçues autour de la mise en œuvre de ce vecteur. S'il était nécessaire de les prolonger, alors il faudrait moderniser leur systèmes d'armes : "A solution would be to replace the SM-1 with SM-2 Block IIIA missiles. According the Raytheon, in order to safely fire SM-2 missiles, the MK 13 GMLS would need two ordnance alterations (ORDALTs) performed. Both of these ORDALTs are minor in nature. There is no need to change the launcher or raise the platform. The fire control radars (SPG-51, STIR 180, STIR 240) usually do not need to be upgraded or replaced, but the CWI Transmitters require upgrading. There will be some additional hardware and software required to initialize, launch, and control SM-2 missiles as well as minor changes to the combat management system to account for the much larger intercept envelope SM-2 has when compared to SM-1". Ce serait moins coûteux que l'achat de deux nouvelles frégates, mais cette modernisation appelle deux questions fondamentales :
  • est-il financièrement raisonnable de prolonger une frégate au-delà des 30 années de service ? Elle a été conçue dans les années 70.
  • Est-ce que le jeu en vaut la chandelle ?
Avec les frégates Forbin et Chevalier Paul la lutte anti-aérienne est passée au stade supérieur : celui de la "défense aérienne de zone", d'où la dénomination de "frégate de défense aérienne" (et non plus "anti-aérienne) pour ces deux unités. Maintenir ces deux frégates en service au-delà des dates de retrait (2018 et 2020), c'est maintenir une division parmi les escorteurs de défense aérienne qui finira par se faire ressentir sur un théâtre d'opérations.
De plus, il y a une chose à dire à propos d'une modernisation qui nous obligerait au près des américains : est-ce que Washington livrerait la version MR (Medium Range) ou ER (Extended Range) du SM-2 ? La différence entre les deux est d'une quarantaine de kilomètres (50 contre 90) ! En outre, ce serait le futur SM-6 qui serait optimisé contre les missiles anti-navires. Les missiles Aster luttent contre tout ce qui vole actuellement, il serait dommage de ne pas rentabiliser l'investissement pour, en plus, se rendre dépendant des aléas des humeurs de Washington. Qu'est-ce qu'en pense l'Armée de l'Air de cette histoire : les Etats-Unis autoriseront-ils la modernisation ?...
Entre parenthèse, cette idée d'une (nécessaire ?) homogénéïté entre les escorteurs se posera également en cas de décision politique en faveur d'une contribution politique à la DAMB de théâtre : si le format d'escorteur anti-aériens était maintenu à quatre, alors est-ce que sur le long terme les quatre devraient être capables de remplir des missions anti-balistiques ?

Il reste la solution de la confirmation du remplacement des deux navires. C'est certainement la plus simple. Il s'agirait de commander les deux FREDA qui sont en gestation depuis 2007-2008, soit depuis l'annulation des frégates Horizon 3 et 4. Etait-ce une si bonne affaire financière que cela de ne pas confirmer ces deux navires ? Il y a un intérêt certain à ce que la Cour des comptes se prononcent. En attendant, la piste retenue depuis cette annulation est celle du développement d'une version anti-aérienne du programme FREMM. Pendant un temps, ces études devaient être financées par la Grèce qui était intéressée par l'acquisition de six frégates FREMM à dominante anti-aérienne. Si les allemands ont pu vendre au bon moment leurs sous-marins à la Grèce, les frégates françaises ne passeront pas. Faute de commande à l'exportation, c'est donc la France qui va régler l'intégralité des études. DCNS a dévoilé un peu en avance sur le salon Euronaval à quoi ressemble sa proposition en la matière : la FREMM-ER.

http://www.meretmarine.com/sites/default/files/styles/mem_500/public/new_objets_drupal/fer.jpg© DCNS.

Mais il existe aussi la possibilité que le gouvernement réduise le format ou décale cette réduction en abandonnant le remplacement des frégates Cassard et Jean Bart. Ces frégates seraient alors naturellement remplacées quand "les conditions économiques et financières le permettra". C'est la réponse du livre blanc au second porte-avions depuis 1994.

Dans cette optique, il existe la possibilité d'une autre modernisation, ou plutôt d'une refonte, pour sauvegarder le format anti-aérien de la Flotte : la croiseurisation des frégates FREMM à vocation anti-sous-marine. La question qui peut germer dans la tête d'une personne qui aperçoit la FREMM-ER pourrait être : est-ce que cette mâture unique avec un radar de veille aérienne à quatre faces planes peut être installé (ainsi qu'avec le système d'armes associé) sur une FREMM ASM ? La question taraude bien des personnes.
De plus, DCNS, propose la FREMM-ER avec la possibilité d'instégrer un VDS (Variable Deep Sonar : les fameux poissons des navires ASM) sous la plateforme hélicoptère, comme c'est le cas sur les FREMM ASM. C'est comme le fait que les frégates Horizon ont révélé de très belles performances en lutte ASM aux essais grâce au sonar de coque, à l'antenne linéaire remorquée et, bientôt, grâce au NH90 et ses capacités ASM. Il semblerait que cet hélicoptère va permettre un saut par rapport à ce qui se faisait avant en la matière.
Dans les deux cas, FREMM-ER et Horizon, il y a une frégate de défense aérienne qui a toutes les capacités et les matérielles, ou presque (absence du VDS sur les Horizon) pour faire de la lutte ASM et de la défense aérienne de zone. Pourquoi donc ne serait-il pas possible de "FREMM-ERiser" toutes les FREMM ASM ? Si jamais c'était possible, alors la défense aérienne de la Flotte ferait un bon en avant avec un format non pas à quatre escorteurs mais à 11 ou 9.

Le livre blanc va donc inviter la Marine à choisir entre un statu quo avec simple renouvellement des deux frégates Cassard et Jean Bart, une diminution du format à deux unités (car pour arriver en Flotte en 2018 et 2020, il faut lancer le programme aujourd'hui), un choix en faveur ou non de la DAMB de théâtre et, enfin, une croiseurisation des FREMM ASM si jamais cela été possible.

S'il était techniquement possible de croiseuriser les FREMM ASM grâce à un développement de leurs capacités anti-aériennes par l'intégration du systèmes d'armes du PAAMS et des avancées en matière de radar (aux capacités supérieures à celles des Horizon) et de mâture unique, alors il vaudrait peut être mieux obtenir 9 croiseurs légers par modernisation et refonte. Les crédits nécessaires à ces opérations sont dans les sommes alouées au programme FREDA dans la prochaine loi de programmation militaire et au désarmement avancé des frégates Cassard et Jean Bart. Le calendrier est bien calé puisqu'il serait certainement possible d'effectuer les modifications directement sur la ligne de production des FREMM françaises, à Lorient.

L'état-major de la Marine ne met pas en avan cette solution, qui traduirait un resserement de la flotte de surface, certes. Mais cette réduction doit être compensée par les programmes BATSIMAR, BSAH et BMM qui donneront les nombreux vecteurs nécessaires aux missions de sauvegarde et sécurité maritimes. Une partie de la Marine ne peut pas non plus se dédire : les frégates lance-engins Suffren et Duquesne étaient des croiseurs légers. Il ne manque plus que le sonar remorqué sur les frégates Horizon, même si elles feront aussi bien grâce à l'hélicoptère embarqué, le NH90.

La croiseurisation résoudrait bien des difficultés à moindre coût et permettrait, paradoxalement, de regagner un volume d'options tactiques tout en démultipliant l'influence politique de chaque frégate.

vendredi 2 novembre 2012

Du Shi Lang au Liaoning : réaffirmation de la volonté de Pékin en Asie ?


http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/c/cb/Mukden_1931_japan_shenyang.jpg© Wikipédia. Troupes japonais entrant à Shenyang pendant l'incident de Mukden.

Les médias francophones tombent sous le charme du premier porte-aéronefs chinois, et ne cessent de gloser sur son impact, fantasmé, sur les crises latentes de l'Asie du Sud-Est. Ce blog se permet de dire que l'entrée en service de ce navire, le 26 septembre 2012, n'est pas synonyme d'une menace actuelle. Alors, est-ce que, comme cela a été prétendu sur ce blog, la Chine aura un groupe aéronaval crédible sur le plan militaire en 2017, 2019 ou 2022 ? Peu importe, à dire vrai, que la date proposée (2022) soit la bonne. Le problème, c'est que tout nos médias se focalisent sur l'entrée en service d'un navire qui ne peut pas, être à l'heure actuelle, être la pièce centrale d'un outil militaire offensif : les chinois ne savent pas (encore) faire. Ce sera pareil pour les anglais quand ils recevront leurs deux porte-aéronefs entre 2018 et 2020 : il leur faudra bien de 7 à 10 ans pour reconstruire un outil aéronaval crédible.

Mais ce navire a une signification beaucoup plus précise pour l'Asie : la Chine lance un porte-aéronefs (qui sera assisté par des escorteurs, dont certaienment des sous-marins, en sus des frégates et destroyers, et pourquoi pas une coopération avec l'aviation à long rayon d'action (autant de patrouille que d'attaque anti-navires) pour guider cette escadre) qui n'est qu'un navire d'expérimentations, d'essais et donc, in fine, un navire école ! Ce que peuvent craindre les nations asiatiques, c'est que ce navire permettent sur la période allant de 2020 à 2025 de constituer le noyau dur d'une puissance aéronavale chinoise pouvant permettre aisément l'entrée en service d'un deuxième, voire d'un troisième navire. Oui, c'est bien cette potentielle montée en puissance chinoise qui inquiète dans la région.

Ce temps semble long à ceux qui s'attendaient à ce que le vaisseau présente une menace actuelle. Mais dans le temps de la mer, qui est un temps long, Pékin pourrait prendre de vitesse bien des rivaux. Il doit être clair pour tout le monde que l'acquisition d'un porte-avions et sa préparation pour qu'il devienne la pièce centrale d'un outil stratégique relève du temps  long :
  • quelques années sont nécessaires pour concevoir le navire dans un bureau d'études.
  • La durée de construction généralement constatée d'un tel navire et pour l'armer de tout ses systèles est de 5 à 7 ans.
  • Enfin, 5 à 10 ans années sont nécessaires pour le transformer en un outil opérationnel (à force d'entraînements et d'échanges avec les marines alliés) capable d'opérer avec un groupe aéronaval.
Nous sommes en 2012, et autant dire que si, effectivement, la Chine construit une escadre école pour accueillir deux porte-aéronefs de plus, et avec, peut être, le premier porte-avions (à propulsion nucléaire) sur la tranche des années 2020-2025 (Mer et Marine évoque la construction d'un, voire de deux, porte-aéronefs à propulsion classique, et peut être même d'un porte-avions nucléaire -notez que ce serait un porte-avions, et non pas un porte-aéronefs), alors elle prendra toute l'Asie du Sud-Est de court.

C'est-à-dire que la région aura très peu de temps pour se positionner face à la puissance chinoise qui va encore monter d'un cran. Pour exemples :
  • les programmes indiens d'acquisition de porte-aéronefs accumulent les retards : les navires (un, voire deux Air Defense Ship/Indigenous Aircrafts Carrier et l'INS Vikramaditya (ex-Gorshkov soviétique) n'arriveraient en flotte que vers 2017-2020).
  • La Russie maintient le Kuznetsov en service, mais elle n'a pas encore retrouvé les capacités nécessaires pour le remplacer, voire augmenter sa flotte de ponts plats. La démonstration la plus flagrante de cet état de fait est que la Chine aura réussi l'exploit de refondre et mettre au service un ancien porte-aéronefs soviétique (classe Kuznetsov) avant que Moscou réussisse à en faire de même pour honorer le contrat d'acquisition passé par l'Inde pour un autre ancien porte-aéronefs soviétique (le Gorshkov, donc, de classe Kiev).
Il demeure donc essentiellement les Etats-Unis dans la région. Ils sont directement impactés par le potentiel défi (Pékin dément construire un ou deux autres navire) et cela ne fait qu'accentuer leur problème naval : avec un navire stationné au Japon, un ou deux patrouillant dans le Golfe Persique et un autre faisant la jonction entre l'océan Indien et l'Asie du Sud-Est, il n'y a pas tellement de navires américains face à un, deux ou trois (à l'orée 2020) navires chinois jouant à domicile -ils passent donc tout leur temps opérationnel sur le théâtre alors que les navires américains passent un bon tiers de leur temps en transit.

C'est justement la volonté des Etats-Unis qui est mesurée par Pékin.

Sur le plan naval, il faut bien comprendre que la Chine ne donne pas, par hasard, des noms à ses navires. Par exemple, le navire-école chinois qui sert à former les officiers d'une marine océanique en construction porte un nom bien particulier : le Zheng He. C'était aussi le nom d'un amiral chinois du XIVe siècle. La particularité de ce marin est qu'il est soupçonné d'être l'un des premiers à avoir découvert l'Amérique du Nord dès le XIVe siècle (mais d'autres pistes portent à croire que ce serait une découverte viking qui daterait du Xe siècle -l'Europe est sauvée). Mais plus encore, du temps de cet amiral, la marine chinoise était une force océanique capable de croiser depuis la Chine jusqu'au Golfe Persique et de soumettre ces côtes à l'influence chinoise.

Dans un premier temps, donc, ce premier porte-aéronefs chinois etait baptisé "Shi Lang". C'est le nom d'un amiral chinois qui servit sous les dynasties des Ming et des Qing, soit au XVIIe siècle. Une des réussites militaires de cet amiral a une résonnance toute particulière, encore aujourd'hui : il réussi à soumettre l'archipel de Taiwan. Donc, et alors que Pékin niait toujours, pour la forme, que l'ancien Varyag soviétique allait devenir un navire militaire, il était attribué d'un nom à la symbolique très forte. Il semblait bien trouvé puisqu'il permettait à Pékin de matérialiser une volonté politique très forte de faire entendre raison à cet archipel pour qu'il rejoigne "une seule Chine, deux systèmes" -ou trois systèmes pour l'occasion. C'était une réaffirmation politique qui aurait fait écho à bien des discours. Mais c'était aussi un risque calculé car si la Chine montait progressivement d'un cran dans le cadre de cette crise larvée, elle le faisait très progressivement sans déstabiliser la région. Les Etats-Unis auraient alors reçu très clairement le message puisque l'archipel de la Chine nationaliste est sous leur protection (bien que Washington évite de franchir des lignes jaunes en accordant une trop grande protection aux yeux de Pékin - autre chose à noter, les Etats-Unis se méfient, peut être trop tard, de la réussite chinoise à espionner les matériels américains vendus à Taiwan, ce qui pourrait expliquer quelques lenteurs à la livraison de matériels).

Mais ce n'était qu'un nom de baptême officieux : rien de rien n'était officiel.

C'est bien dommage, dans un sens. Il a été dit que bien des esprits se focalisent (trop ?) sur les capacités supposées du navire. Sans paraphraser ce qui a été dit plus haut, ce porte-aéronefs n'est pas la pièce d'un groupe aéronaval opérationnel. C'est la pièce maîtresse de la montée en puissance de la Chine dans le club fermé des marines dotées d'une aéronavale embarquée sur porte-aéronefs ou porte-avions. Ce qui aurait dû retenir l'attention, c'est le nom du navire. Première observation, c'est le nom de la province il a été refondu et mis en service : Liaoning. Et alors ? Il y a bien un porte-avions Charles de Gaulle qui était baptisé Bretagne au début de son programme en France et la première frégate du programme FREMM qui est nommée Aquitaine. Deuxième remarque : la Chine ne semble jamais donner un nom à un navire de premier plan à la légère...

La troisième remarque n'est que le fruit de la supposition de l'auteur de ce blog : Liaoning, ce nom n'est pas inconnu dans nos manuels d'Histoire. Liaoning est donc le nom d'une province chinoise. Cette entité administrative abrite une ville, Dailan, où a été refondu et mis en service le navire. La capitale de cette entité territoriale est Shenyang. Le nom mandchou de cette ville est "assez intéressant" : Moukden. En 1931, l'empire du soleil levant organise un faux attentat sur une ligne de chemin de fer appartenant à une société japonaise. Cet "attentat" (il est avéré aujourd'hui que c'est bien le Japon qui l'avait monté de toutes pièces) a été le prétexte pour Tokyo pour occuper la Mandchourie. La suite de l'Histoire est connue : la Chine côtière fut en grande partie soumise par les armes japonaises, et ce fut un massacre parmi les chinois. Aujourd'hui encore, Pékin exige des excuses du Japon et la fureur populaire chinoise explose à chaque fois que cette période est minimisée au Japon, comme quand un manuel scolaire japonais restait bien "modeste" sur cette période.

Il faudrait donc admettre que le nom du premier porte-aéronefs chinois ait été effectivement choisi en liaison avec cet évènement historique qui inaugurait une période noire pour la Chine. Les gouvernements successifs de Pékin, depuis la proclamation de la République Populaire de Chine, s'acharnent à démonter, les uns après les autres, les traités "inégaux" que la Chine aurait eu à signer au XIXe siècle (essentiellement). Cette fois-ci, la Chine pourrait (ce n'est qu'une supposition) adresser un message très fort au Japon : il y a des contentieux à régler, et cela ne peut plus se faire sur des bases que les gouvernants chinois jugent ou jugeraient inéquitables. Pékin afficherait alors une ligne géopolitique constante, mais renouvelerait également sa volonté par cet acte fort.

Dans le cadre de cette supposition, ce n'est plus seulement l'archipel nationaliste et rebelle qui est visé, mais c'est bien le Japon. Le protecteur stratégique est le même dans les deux cas. Ce ne serait pas du tout la même chose entre la réintégration de Taiwan dans le giron chinois et le lâchage du Japon par les Etats-Unis :
  • d'un côté, il y a un archipel qui est divisé entre indépendantistes et un autre camp plutôt désireux de se rapprocher de la Chine (ce qui ne veut pas dire rattachement pur et simple). Si la pression des armes chinoises se fait sentir, la porte n'est pas non plus fermée à une solution politique.
  • De l'autre côté, il y a le Japon. L'archipel dépositaire de l'empire du soleil levant est sous protectorat américain depuis 1945.
La sécurité nationale japonaise repose sur la volonté des Etats-Unis à rester suffisamment engagé en Asie pour défendre et leurs intérêts, et l'archipel. Si donc le message de la Chine passe par ce navire, dont le nom ferait référence à l'incident de 1931, alors un défi est lancé au Japon et aux Etats-Unis.

La Chine fait sentir sa présence navale, via ses agences paramilitaires, le long de ses côtes à travers tout les archipels et îlots qui font l'objet d'une crise larvée depuis plusieurs années, voire plusieurs décennies (Taïwan donc, mais aussi les Senkaku, Paracels et les Spratleys). Ces confrontations navales qui se font via des forces civiles ou paramilitaires font craindre l'engagement des marines de guerre des pays concernés. Par son porte-aéronefs, Pékin pourrait (conditionnel, toujours) faire savoir que, à l'avenir, la volonté de la Chine est suffisamment forte pour engager un ou deux autres porte-aéronefs supplémentaires, voire un porte-avions nucléaire. Il y a donc un défi militaire qui est lancé. Le Japon a d'ores et déjà lancé deux destroyers porte-hélicoptères (16DDH) et devrait percevoir dans les prochaines années deux autres navires porte-hélicoptères (les deux destroyers 22DDH, notoirement plus grands). La question qui est posée aux Etats-Unis est celle de la volonté :
  • est-ce que Washington relève le défi chinois et reste partie prenante dans les différentes crises qui secouent le Sud-Est asiatique, notamment et surtout les crises territoriales ?
  • Ou bien est-ce que la stratégie d'engagement prioritaire en Asie décrétée par les derniers gouvernements américains (dont celui d'Obama) n'est pas subordonnée à une volonté politique suffisamment solide ?
Pékin fait sentir sa détermination, notamment, et pas seulement, par le poids de son engagement naval. Alors soit les Etats-Unis répondent présent et l'US Navy s'engage encore plus en Asie, soit le Japon et les autres nations asiatiques se retrouvent en tête-à-tête avec la Chine. A ce moment là, les modalités d'un équilibre des puissances entre elles seront tout autre avec une présence américaine en reflux.

Cette supposition sur le choix du nom du porte-aéronefs chinois demeure une supposition. Il est certain que la Chine ne choisit pas au hasard le nom de ses plus importantes unités navales qui constituent le fondement de sa puissance de demain. Si c'est une manière de tester la volonté politique américaine, alors la réponse façonnera pour beaucoup les équilibres gépolitiques des 20 ou 30 prochaines années. Dans ce cadre, l'Europe ne peut que s'attendre à un seul cas de figure : un désengagement américain encore plus grand du Vieux continent puisque : si les Etats-Unis relèvent le défi asiatique jusqu'au bout en continuant à construire un front d'opposition à Pékin, alors les américains auront besoin de la majorité de leurs forces disponibles dans le Pacifique, et cela se fera certainement au détriment de l'Europe (qui investit beaucoup moins sur le plan militaire que le reste du monde). Mais si les Etats-Unis abdiquaient face à Pékin et abandonnaient la stratégique de containment de la Chine dans le Pacifique, alors pourquoi est-ce que les Etats-Unis s'investiraient-ils en Europe ?!

jeudi 1 novembre 2012

Transformer l'outil militaire pour défendre les ressources françaises de l'Océan Indien


http://red-stars.org/IMG/jpg/Kouznetsov_Norvege_2007.jpg

L'Industrie conserve une forte charge politique en France, et dans de nombreux pays. La production de bien manufacturiers serait la plus à même de faire le bonheur des statistiques de l'exportation. Passons outre le fait que la question de la "désindustrialisation" de la France est un débat biaisé puisque nombre d'emplois dans le secteur de l'Industrie ont été externalisé dans les Services depuis une ou deux décennies...
Le nouveau gouvernement, en fonction depuis l'élection présidentielle de 2012, souhaite, comme ses prédécesseurs, relancer le secteur industriel en "France". Signe des temps, nombre de personnes continue encore à résumer la France à ses territoires d'Europe. Il s'agirait de réformer le code minier afin d'aller dans la direction d'une relance de l'exploitation des ressources fossiles des territoires français d'Europe. Or, les français sont gouvernés par un mensonge : la France, un hexagone ? Non, la France est un archipel d'ampleur mondiale.

A cet effet, l'industrie nationale ne se relancera pas en Europe où les ressources du sol semblent soit pauvre, soit négligeable soit problématique à exploiter (cas des gaz de schistes). Mais c'est bien dans la France archipélique qu'il existe des perspectives formidables et dont l'exploitation pourrait marquer un tournant historique. La Guyane a inauguré un état de fait : en 2019, la France sera pays producteur de pétrole. Les réserves pétrolières de cette France d'Amérique du Sud ne sont pas encore totalement délimitées et estimées. C'est une introduction car c'est dans l'océan Indien que les plus grandes réserves de ressources seraient à découvrir. L'avenir offrira donc le choix d'exploiter ces ressources. Partant de là, le sel de la valeur ajoutée des industries réside dans la transformation des ressources primaires, ce qui nécessitera de grandes quantités d'énergies dans une zone où le secteur industriel français n'est pas ou peu développé.

Enfin, l'existence de ressources de taille suffisante pour mériter le qualificatif de stratégique ne pourra qu'attiser la convoitise. Dans cette optique, la République devra faire respecter sa souveraineté et dissuader de tout pillage. Les moyens affectés à ces missions ne consisteront pas en un nombre plus ou moins grands de patrouilleurs hauturiers, mais bien en un bouleversement historique de notre outil de Défense nationale car notre géographique est à un tournant historique.

Si le propos prend comme exemple l'Océan Indien, il peut se tenir dans n'importe quel endroit de l'Archipel français.
http://2.bp.blogspot.com/_rEqLpFma6-o/SqDlCaAyWAI/AAAAAAAABhg/M5PcCA_xU64/s400/ZEE+France+Final.png

L'Archipel

La France est donc un archipel dont la représentation ci-dessus donne un aperçu de l'ampleur. Il s'agit de deux objets distincts :
  • les différentes îles et les différents îlots qui constituent le territoire de la France et que la République se doit de protéger en vertu de la Constitution. Un point particulier doit être dit concernant la métropole et la Guyane :
    • La première est une île artificielle grâce à la fin du danger continental de la Guerre froide et la disparition de tous les autres que la France avait connu. Mais aussi c'est une île articielle grâce à la construction européenne. C'est l'équivalent moderne des Longs murs d'Athènes.
    • La Guyane bénéficie de l'existence du désert humain qu'est la forêt amazonienne, ce qui assure une certaine protection naturelle, aussi infranchissable que peut l'être la forêt des Ardennes.
  • Les zones économiques exclusives sont l'une des principales créations de la convention de Montego Bay (1982). Elle délimite une zone allant de la mer territoriale (de la ligne de base jusque 12 miles en mer) jusqu'à 188 miles nautiques en haute mer.
Les ZEE ne sont pas un territoire mais l'Etat qui en possède a l'exclusivité de leur exploitation. C'est l'Etat qui en régule l'exploitation. Mais il ne peut pas en interdire le libre passage. Cependant, la création des ZEE relève de logiques américaines (ressources fossiles du plateau continental) et sud-américaines (ressources halieutiques) visant à territorialiser la mer pour interdire à d'autres utilisateurs ses ressources.

Le premier objet stratégique relève du territoire national quand le second est une création internationale qui étend notre souveraineté en mer sur des zones qui ne sont des territoires stricto sensu, mais dont le devenir nous appartient. La jonction des deux objets forment l'Archipel français. De ce simple constat découlera un certain nombre de réalités  et d'enjeux, ce qui fait que toute construction d'outils militaires ne peut que être conçu pour et par l'Archipel. Toute construction qui méconnaîtrait cette chose n'aurait ni pour ambition de respecter la Constitution, ni même de protéger la France, ses habitants et ses intérêts compris.

La région française de l'Océan Indien

Les marins d'autrefois ont donné à la France de nombreux territoires dans l'Océan Indien. Les principaux sont :
  • les archipels de Mayotte (département de la République depuis un référendum de 2011) et les îles éparses dans le canal du Mozambique,
  • les îles de Tromelin et de la Réunion à l'Est de Madagascar,
  • l'ensemble des Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF) formé par les archipels de Crozet, St-Paul et Amsterdam, Kerguelen et par la terre Adélie.
C'est la réunion de ces territoires, et donc de leur ZEE, qui forme un grand ensemble qui pourraît être nommé "région française de l'Océan Indien" (RFOI ?). Région qui est à l'intersection des axes Nord et Sud de l'Archipel français. Mais qui est aussi légèrement au sud de la route de circumnavigation. Et encore, les territoires français de l'Océan Indien sont aussi au sud des principales routes mondiales du commerce et de l'énergie. Mais cette région peut aussi être l'un des tremplins pour participer aux affaires asiatiques alors que le centre géopolitique du monde tend à se repositionner tout à l'Est du Rimland, en Asie du Sud-Est.

De manière plus particulière, la région française de l'Océan Indien est positionnée face à une grande partie des détroits du Rimland : le Cap, Suez, Bab El-Manded, Ormuz, Malacca et la Sonde. Ce n'est pas une mince position stratégique que d'être à proximité de ces points là qui s'ils venaient à être coupés pourraient alors perturbés l'écoulement des flux maritimes, ce qui perturberait grandement l'économie mondiale.

Néanmoins, il convient de noter que cette région est constitué de deux sous-ensembles géographiques différenciés :
  • une partie Nord qui est en regard de l'Afrique et de Madagascar,
  • une partie Sud qui est baignée de sa proximité avec l'Antarctique.
Qui plus est, cette région possède des dimensions relativement importantes puisqu'elle s'étend d'un axe Nord-Sud de 3000 km et s'étire en largeur sur 2000 km. C'est presque l'ampleur du territoire des Etats-Unis en Amérique du Nord, hors Alaska.

S'il fallait trouver au moins une unité à ce territoire alors cela pourrait être l'exploitation de ses ressources fossiles. Plusieurs îles recèleraient, par leurs zones économiques exclusives, de grandes réserves d'hydrocarbures et de minéraux. La plus-value de l'industrie se réalise dans la transformation des matières premières. Ce qui revient à rechercher un lieu pour cette transformation, et ce lieu est tout trouvé : c'est la Réunion. L'île posséderait suffisamment de place et d'énergie pour mener à bien ce projet. De plus, elle à vocation être le centre de gravité des territoires français de l'Océan Indien.

Ressources

Ces ressources fabuleuses, de quoi sont-elles composer ? Le rapport du Sénat sur la Maritimisation, mais aussi un ouvrage -"France-sur-Mer : l'Empire oublié", nous en offre un aperçu :
  • "Dans le canal du Mozambique, les eaux sous souveraineté française, autour des îles Eparses, disposent de sous-sols semblables à ceux de Madagascar où se trouveraient des réserves estimées à plus de 16 milliards de barils" (rapport du Sénat sur la Maritimisation).
  • "Dans les TAAF, la légine australe est bien exploitée, avec 6 000 tonnes/an dans le cadre d'une pêche extrêmement réglementée qui a fait ces dernières années l'objet d'un contrôle renforcé pour limiter le pillage des stocks par la pêche illégale" ((rapport du Sénat sur la Maritimisation).
  • "La pisciculture concerne la Réunion, Mayotte, la Polynésie et la Nouvelle-Calédonie, avec des perspectives de développement, mais aussi des freins identifiés" (rapport du Sénat sur la Maritimisation).
  • "La pêche constitue, en effet, un rouage de notre indépendance alimentaire qu'il faut sauvegarder, même si, d'ores et déjà, elle ne peut plus couvrir que 80 % de nos besoins, ce qui pénalise notre balance des paiements, le déficit global de la France sur les seuls poissons étant malheureusement passé en dix ans de 500 000 à 1 million de tonnes" (rapport du Sénat sur la Maritimisation).
  • Il y aurait de fortes suspicions quant à la présence de réserves de pétrole dans l'archipel des Kerguelen. Les campagnes détudes visant à étudier la possibilité d'étendre les ZEE de cet archipel par le biais de la dorsale océanique (KERGUEPLAC) comprennaient divers organismes dont l'IFP (Institut Français du Pétrole). Il n'y a eu ni infirmation, ni confirmation concernant l'existence de gisements d'or noir (et possiblement de gaz) (Travaux hydrographiques aux îles Kerguelen (1996-2003).
  • Il reste à savoir si des ressources minérales seront découvertes dans les ZEE et les territoires français de l'Océan Indien.
Rien qu'avec les réserves de pétrole, estimées, résidant dans les eaux françaises du canal du Mozambique, il y a de quoi relancer, un peu l'industrie nationale. Le Sénat fait bien, aussi, de mettre en exergue que les ressources halieutiques participent de l'enjeu de notre indépendance alimentaire, et de notre diversification des approvisionnements, également.

Les sénateurs ajoutent que : "Les difficultés rencontrées par la pêche française aussi bien en métropole que dans les territoires d'outre-mer militent pour un renforcement des moyens de contrôle et de surveillance maritimes des zones de pêche afin, d'une part, de protéger les stocks dans nos eaux territoriales contre les pêches illégales et la surexploitation de certaines zones et, d'autre part, défendre les intérêts de nos pêcheurs nationaux dont l'activité est essentielle à l'équilibre économique de ces territoires". Il n'y a pas plus clair lien établi entre des ressources qui peuvent s'avérer vitales, les zones économiques exclusives et leur nécessaire protection.

Exploitation

La production d'or noir est un vecteur non-négligeable de création d'emplois : il faudra construire ou louer des navires d'exploration et de forage, avoir recours à des plateformes pétrolières et à des navires pour transporter les ressources extraites jusqu'à leur lieu de transformation.

Les ressources halieutiques ne seront pas en reste puisque la flotte de pêche française pourra trouver des débouchés inespérés et composer avec une politique d'exploitation durable de ces ressources si et seulement si les moyens dédiés à la surveillance maritime seront bel et bien présent.

Si l'exploitation de ces ressources sera source d'une activité industrielle non-négligeable, l'enjeu reste à les transformer afin de pouvoir les exporter dans les Etats riverains, voire dans le monde. Cet objectif nécessite de développer des zones industrielles capables de raffiner le pétrole, ou des conserveries pour conditionner les ressources halieutiques afin qu'elles puissent être consommées. Mais ce genre d'activité requiert d'avoir à sa disposition de grandes quantités d'énergies. C'est tout l'enjeu des énergies marines renouvelables (énergie houlomotrice, marémotrice, éolienne offshore, hydrolienne, etc... - voir à ce sujet le bulletin d'études marine n°153, le rapport du Sénat sur la maritimisation et l'ouvrage "France-sur-mer l'empire oublié").

Mais l'île de la Réunion, lieu potentiel et probable de la transformation des ressources, dispose aussi de l'intérêt non-négligeable d'être une île volcanique. A ce sujet, le modèle de développement par excellence est l'Islande. L'île de l'Atlantique Nord a su tiré parti de son importante activité volcanique et de ses capacités de production d'électrique d'origine hydraulique pour développer de grandes capacités industrielles dans la production de l'aluminium.

Protection (maritime) ?

La Protection est l'une des cinq fonctions stratégiques, érigée par le livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2008, consistant en la protection de la population et du territoire français (s'entend donc la protection de l'Archipel (?) et de ses habitants). Dans l'esprit du livre blanc, il s'agit de protéger ces deux objets contre les "nouvelles" vulnérabilités : terrorisme, cyberdéfense, trafics illicites et catastrophes industrielle et naturelle.

Le problème, c'est qu'il y a un vide surprenant entre la fonction Protection et les quatre autres. Par exemple, la fonction "Connaître et anticiper" doit permettre d'appréhender les différentes menaces qui pèsent sur le pays grâce aux différentes manières de collecter du renseignement et de le traiter. Et L'anticipation de ces menaces doit éviter qu'elles ne se développent trop au point que la Prévention (autre fonction stratégique) ne puisse plus les traiter. A ce moment là, il ne resterait plus que le choix d'Intervenir (avant-dernière fonction) : c'est-à-dire recourir à une opération militaire qui est coûteuse sous tous ses rapports. La dissuasion est la dernière fonction de l'actuel livre blanc.

Premier écueil, il n'est pas dit que la connaissance et l'anticipation comprenne la collecte de renseignement sur les activités maritimes en liaison avec les intérêts français. Si la création de la fonction garde-côtes (sans rapport aucun avec le livre blanc) a pour ambition de fournir une image globale des activités maritimes intéressants l'intérêt national, il n'est pas dit qu'elle bénéficie des moyens de renseignement d'autres agences nationales. C'est paradoxal puisque le renseignement est l'apanage des puissances qui cherchent à se protéger d'une surprise stratégique car elles n'ont pas les capacités d'y résister par le fait d'une puissance militaire trop faible. C'est souvent l'apanage des puissances insulaires.
Deuxième écueil, et pas des moindres : de quelle fonction stratégique relève la protection de l'archipel, de ses territoires et de ses zones économiques exclusives ? La fonction Protection n'ambitionne pas, du moins explicitement, de remplir cette mission. Et pourtant, elle est essentielle puisque des missions de sauvegarde maritime dépend la crédibilité de la souveraineté française dans les zones économiques exclusives. Sans cette souveraineté, ces zones ne valent plus rien puisque l'Etat régulateur pourra être contourné et ce sera le pillage qui disposera des ressources. A moins d'une incompréhension du livre blanc de 2008, il y a un gros vide.

C'est par ces deux biais qu'il est possible de comprendre en quoi le livre blanc sur la défense et la sécurité nationale est passée presque complètement à côté de la maritimisation. Pour un travail de prospective... C'est à croire que la pleine mesure de la fin de la Guerre froide n'a pas été prise quand aux évolutions qui sont intervenues dans la géographie de la France (qui est un Archipel).

Donc, l'Action de l'Etat en Mer, comprise dans la fonction garde-côtes, mène les missions de sauvegarde maritime, et est un parent pauvre stratégique. Non prise en compte dans les livres blancs alors qu'elle est gardienne du dernier empire que possède la France. Un empire qui s'étend sur cinq océans, presque tous les océans et qui représente une surface de 11 millions de km², bientôt 13.

Protection ?

La betteravisation est un concept mort-né, obsolète dès son énonciation. C'est la fonction stratégique Protection qui est poussée à son paroxysme car l'Armée de Terre, suite à la fin d'opérations extérieures de longue durée, et "sans perspectives de se réengager dans de telles opérations" (sauf au Mali ? En Somalie ? En Syrie ?), était vouée à rentrer dans ses casernes le temps de régénérer le potentiel.

Ce dernier concept permettrait de rêver l'Armée de Terre comme une grande force de protection du territoire contre les catastrophes naturelles et humaines. Soit dit en passant, que font les pompiers et la gendarmerie ? Boutade, s'il en est, puisque pour ceux qui lisent avec délectation et horreur le récit de la bataille de France de la fameuse année 1940 ne peuvent que se rappeler combien la Gendarmerie nationale a un rôle essentiel, vital dans la protection du territoire national.

Le cas de Fukushima serait un grand exemple militant pour cette approche de la fonction Protection. Ce leitmotiv aurait la puissance nécessaire afin d'amener le Politique à sauvegarder la cohérence de l'Armée de Terre par la fourniture des crédits budgétaires. C'est justement ce en quoi l'accident nucléaire japonais est révélateur : le fait que les forces d'auto-défense japonaises aient pu mobiliser une centaine de milliers d'hommes fait, et il faut le dire, rêver en France. Il n'est pas tant question de savoir si le dispositif de Sécurité civile japonais ait été le plus efficient qu'il soit car, au fond, le plus important est de se raccrocher à un pays capable de mobiliser l'équivalent d'un corps d'armée pour lutter contre catastrophes naturelles et industrielles.
Malheureusement, le but de la guerre n'est pas d'aligner le plus grand effectif possible et disponible mais bien d'assurer la défense nationale. C'est pompeux à dire, mais il est possible de se délecter avant l'heure en pensant à quelle manière il va être possible de défendre le programme Scorpion (et son EBRC), les hélicoptères issus du programme HC4 ou le maintien en service des chars Leclerc avec un concept de potager, plus propre à la Sécurité civile qu'à la Guerre.

L'obsolescence du projet est telle qu'il viole allègrement la constitution : est-ce que la seule métropole mérite protection ?

Dès lors, ce modèle projeté et qui traîne depuis trop longtemps comme référent dans les débats est à abattre : il est incompatible avec la protection des intérêts français de l'Océan Indien (et pis de la France). Ces archipels de cet océan exigent, pour la protection des biens et des personnes, une savante défense qui allie défense en mer (maîtrise des mers, sea denial et sea control) avec des capacités aéroamphibies pour répondre à toutes les menaces potentielles. Si la Protection exige de protéger et les territoires et les ressources des zones économiques exclusives alors la manœuvre débute dans les océans et les mers qui bordent nos deux objets stratégiques. Il s'agit de surveiller, par le travail clandestin d'un agent, l'œil d'un satellite ou depuis la caméra déployée depuis le drone d'un patrouilleur afin de traquer l'intrus. Mais dans un archipel, il peut s'agit aussi de porter secours à une île coupée du monde par une catastrophe naturelle (cas de Haïti) ou bien de la reprendre de vive force car c'est un morceau du territoire national qui a été envahi par une puissance étrangère lors d'une opération surprise (cas des Malouines). Mais il s'agit aussi de préserver les flux maritimes, aériens et les communications immatérielles qui relient les îles de l'Archipel entre elles et avec le monde. Ce dernier impératif dépasse même le cadre de l'Archipel, mais aussi celui de la fonction Protection.

Plus largement, le fait que la France soit un archipel et que la constitution affirme que le territoire de la République est un et indivisible, et qu'il est à protéger, fait que la Marine nationale est la première force armée garante de l'intégrité du territoire. Cela n'enlève en rien à l'impérieuse nécessité de disposer de forces terrestres cohérentes afin d'attaquer toute menace où qu'elle se trouve, et de préférence à sa source, afin de prévenir l'émergence d'une menace plus grande qui pourrait passer cette première barrière de Défense, la Marine, pour venir balayer nos forces terrestres.

Mais il n'en demeure pas moins que la première barrière de Défense est navale, et à ce titre, tous les débats, tous les appels à sauvegarder la seule Armée de Terre, à préserver son assise institutionnel et budgétaire qui en fait la première force armée de France, avec le premier budget, ne peuvent que laisser pantois face à la réalité géographique du pays, de l'Archipel et des enjeux qui en découle.

Il y a une sorte d'anachronisme dangereux à laisser ces tentatives de préserver un ordre ancien et désuet. Comme le disait le général Weygand dans un autre temps "la France croira qu'elle sera défendue et elle ne le sera pas". Le général pourfendait l'Armée construite alors car elle n'offrait pas les garanties nécessaires face à la menace d'un nouveau danger continental qui émergeait. Pire, il se disait que l'habit de l'Armée était trop grand pour elle et l'on cherchait à préserver des effectifs et l'apparence d'une grande puissance alors que l'on avait sacrifié l'essentiel : la capacité d'intervenir pour abattre toute menace naissance.

L'Amiral Castex admettait alors qu'il n'y avait pas manière à discuter de la hiérarchie budgétaire entre l'Armée et la Marine : le danger continental impose de sauvegarder la métropole de tout péril. A cette fin, la Marine doit se concentrer sur la protection de l'Empire, de ses lignes de communication et le préserver de toute invasion. Aujourd'hui, et alors qu'il n'existe plus de grand danger continental pour la France depuis 1989 -et c'est une (r)évolution historique- la priorité ne peut que s'inverser entre l'Armée et la Marine pour la défense du territoire national, de l'Archipel. C'est une question de pragmatisme. Cela découlé intrinsèquement de la géographie du territoire.

Si cette évolution n'était pas prise en compte, si cette inversion de priorité n'était pas non plus prise en compte, alors la citation cruelle de Richelieu reviendra encore : "les larmes de nos souverains ont le goût salé de la mer qu'ils ont ignoré".

Le livre bleu ?

Au final, un nouveau livre blanc va bientôt être offert à la France. Sa réflexion ne va pas s'arrêter à une ou deux années budgétaires difficiles. Mais elle va bien prendre en compte l'état des lieux : c'est-à-dire que la France possède un riche empire maritime. Il faut le protéger, et il contient les ressources pour le faire. A charger pour d'autres de les exploiter selon les modalités qu'ils définiront. L'Océan Indien n'est qu'un exemple, le propos s'applique en tout point de la France.

Des conceptions stratégiques vont être annoncées et il découlera un outil de Défense nationale reforgé. Il sera question de savoir comment cet outil se construira et se réorientera pour aborder la "nouvelle" géographie française, celle qui a été libérée -enfin depuis des siècles que cela été attendu- de ses servitudes continentales. A ce moment là :
  • l'Action de l'Etat en Mer ne pourra plus être un outil subsidiaire, délaissé par les arbitrages budgétaires.
  • Les forces de haute mer continueront à être autant un outil d'intervention extérieur par excellence qu'un outil naval qui par sa capacité à disputer la maîtrise des mers (sea control et sea denial) sera capable d'assurer la légitimité des forces de la fonction garde-côtes qui n'auront pas à craindre d'être engagées par une puissance trop aventureuse sans que celle-ci craigne des représailles.
  • Il ne faudra pas non plus répéter l'erreur de l'entre-deux-guerres : c'est-à-dire ne pas s'arquebouter sur des questions de rang et de rêve du nombre, mais bien construire des forces terrestres capable d'intervenir d'un bout à l'autre de l'Archipel, et se projeter à partir de lui pour étouffer toute constitution d'une menace qui dépasserait, par son ampleur, les moyens nationaux.
La mer sera l'élément essentiel de la manœuvre pour projeter et soutenir les forces terrestres, pour soutenir la puissance aérienne française. L'enjeu n'est plus de construire un corps d'armée pour contenir une invasion qui viendrait par les Ardennes ou par la Belgique. L'enjeu est la défense d'un Archipel, de ses habitants, ses territoires et de ses ressources. Si l'interarmisation des forces peut être un gage d'efficacité, elle ne peut pas non être un frein à un rééquilibrage, salutaire, entre les priorités budgétaires qui vont à chaque Armée. Tous les programmes sont nécessaires, mais ils ne sont pas tous sur le même pied d'égalité quand à la protection des îles de l'Archipel. A titre d'exemple, il est d'une nécessité impérieuse que les programmes de la fonction garde-côtes (BATSIMAR, BSAH, BIS, BMM et AVSIMAR) et des forces de haute mer (PA2 et PA3, FLOTLOG) aboutissent. Aucun artifice, aucun concept, aussi séduisant soit-il, ne pourra ignorer ou espérer cacher la réalité géographique de l'Archipel. Et tout découlera de cette géographie : la manière dont la France pense sa place dans le monde, la manière dont elle construit sa stratégie pour y agir.

Pour aller plus loin :