Les @mers du CESM


Les @mers du CESM - 19 avril 1944 :

Le cuirassé Richelieu participe au bombardement de Sabang, base japonaise en Indonésie. Le navire français, ayant rejoint l’Eastern Fleet commandée par l’amiral britannique Somerville, prendra part à trois autres opérations visant des bases navales ennemies. Après 52 mois passés en mer, le bâtiment rentre à Toulon le 1er octobre 1944. À nouveau déployé en Asie du Sud-Est l’année suivante, le bâtiment assistera à la capitulation du Japon dans la rade de Singapour le 23 septembre 1945.





mercredi 5 décembre 2018

Reconstruction des Courbet et Bretagne ?


La lecture de French Battleships - 1922-1956 (Londres, Seaforth Publishing, 2009, 224 pages) de John Jordan et Robert Dumas réuni dans  permet de rouvrir un dossier complexe mais beaucoup trop peu exploré : le sort des cuirassés des classes Courbet (Courbet (1913 - 1944), Jean Bart (1913 - 1945), France (1914 - 1922) et Paris (1914 - 1945) et Bretagne (Bretagne (1915 - 1940), Provence (1915 - 1942) et Lorraine (1916 - 1953) après le traité naval de Washington (6 février 1922). Pourquoi ne pas avoir reconstruit les Courbet en adoptant l'artillerie principale des Bretagne ? Pourquoi ne pas avoir reconstruit les sept cuirassés afin de sauter une marche pour passer des 305 et 340 au 380, voire 406 mm ?


Il s'agit de bien comprendre que les croiseurs-cuirassés, croiseurs de bataille et surtout cuirassés (pré-Dreadnought, Dreadnought (exemple des Courbet), Super Dreadnought (celui des Bretagne) sont les maîtres des mers car le paradigme du combat naval est le suivant : est supérieur dans le combat le bateau possédant l'artillerie du plus fort calibre et de la plus longue portée tout en pouvant se protéger par la cuirasse du plus fort diamètre. Dit autrement, seul un cuirassé aux caractéristiques égales ou supérieures peut couler un autre cuirassé : la puissance est directement proportionnelle au tonnage car il n'est que l'expression de l'artillerie et de la cuirasse portée.

Les nouvelles armes (torpilles, bombes aériennes) et nouveaux bateaux (torpilleurs, submersibles et sous-marins) remettent en cause ce paradigme mais pas au point de l'abattre. Il n'en demeure pas moins que l'équilibre des puissances sur mer se mesure au nombre et à la qualité des bâtiments de ligne.

Le traité naval de Washington impose une hiérarchie navale en matière de bâtiments de lignes fondée sur l'état des flottes en 1918. Cela désavantage la France (pp. 8 - 11) puisque le plan naval de 1912 révisé (29 cuirassés et non plus 28) n'est pas achevé. Les Courbet (4) et Bretagne (3) entrent en service tout en s'ajoutant Patrie (2), Liberté (4 puis 3 (la Liberté est perdue le 25 septembre 1911), et Danton (6) : soit 21 cuirassés auxquels il aurait fallu pouvoir ajouter les Normandie (4 puis 5) et Lyon (4). Mais ces deux dernières classes prévues par le plan naval de 1912 sont suspendues ou abandonnées en raison de la guerre.

Le Conseil supérieur de la Marine envisage de reprendre l'effort en 1920 en considérant l'achèvement des Normandie (5) et la mise sur cale des cuirassés de 40 000 tonnes (11). Mais la France, même si elle le voulait, ne pourrait pas assumer son programme de reconstruction de la ligne de bataille (dont 15 croiseurs de 12 000 tonnes) selon le Conseil supérieur de la Marine lui-même (séance en 1920, p. 14).

La nouvelle unité de mesure est le cuirassé de 35 000 tonnes (lège) qui allait être le nouvel étalon des constructions navales avant même que le traité ne soit signé puis ratifié. Ce qui donne le résultat suivant pour la principale disposition arrêtée par le traité de Washington, la limitation de la ligne de bataille par pays :
  • 580 000 pour l'Empire britannique (16,6 cuirassés),
  • 500 000 pour les Etats-Unis (14,3 cuirassés),
  • 300 000 pour le Japon (8,6 cuirassés),
  • 175 000 tonnes de bâtiments pour l'Italie et pour la France (5 cuirassés chaque).
Qui plus est, des "vacances navales" (naval holidays) sont décrétées jusqu'en 1931 : aucune mise sur cale du moindre bâtiment de ligne... ! Deux dispositions du traité naval sont trop peu citées ou ne serait-ce que commentées (pp. 16 - 17) :

Premièrement, Paris et Rome sont autorisées à mettre sur cale deux bâtiments de ligne de 35 000 tonnes avant la fin des vacances navales, soit pour la France une unité mise sur cale en 1927 pour une deuxième l'étant en 1929 (p. 17).

Deuxièmement, les deux Etats sont autorisés à moderniser ou reconstruire les bâtiments de ligne dont ils ont la possession dans la limite d'un tonnage Washington augmenté de 3000 tonnes et d'un calibre non-supérieur ou égal à 406 mm (p. 17). 

Cela est accordé car l'artillerie des marines italienne et française n'est pas au niveau des autres qui portent déjà du 380 et du 406. Cette affaire des 3000 tonnes est une juste extension d'une mesure accordée par les autres marines concernés afin d'adopter uniquement des mesures "défensives" limitées aux protections anti-aériennes, verticales et/ou à l'adjonction de bulges afin de renforcer la protection sous-marine. Sauf que Italiens et Français ont presque carte blanche dans la limite d'un tonnage lège "x + 3000 tonnes".

Ce traité s'applique, en France, à une la ligne de bataille de 221 170 tonnes (p. 16) :
  • trois Danton de 18 890 tonnes (Condorcet (1911 - 1945), Diderot (1911 - 1937), Voltaire (1911 - 1935),
  • trois Courbet de 23 500 tonnes (Courbet (1913 - 1944), Jean Bart (1913 - 1945), France (1914 - 1922) et Paris (1914 - 1945),
  • trois Bretagne de 23 500 tonnes (Bretagne (1915 - 1940), Provence (1915 - 1942) et Lorraine (1916 - 1953).
Aussi, il est remarquable que les positions du futur traité ratifié sont acceptés en France suite à une réunion du Conseil supérieur de la Défense nationale (28 décembre 1921) où il est acté que la priorité est accordée à la construction de 330 000 tonnes de torpilleurs, contre-torpilleurs et croiseurs avec, en sus, 90 000 tonnes de submersibles en accord avec le plan naval proposé par le ministre de la Marine Georges Leygues mais jamais adopté par le Parlement et pourtant respecté.. ! La ligne de bataille n'est pas une priorité et est reportée à l'après-1925.

Le traité n'autorise que 175 000 tonnes et toutes les unités sont à remplacer après la fin des vacances navales sur les années allant de 1930 à 1936. Les trois Danton n'ont plus de valeur militaire : lent, à peine 19 nœuds, faiblement armés, quatre pièces de 305 (plus 12 pièces de 240) quand les rivaux étrangers portent d'ores et déjà du 380 et du 406. Par ailleurs, les deux 35 000 tonnes sont autorisés à la condition du désarmement des trois Courbet. Le quatrième, la France, est perdu le 26 août 1922 et n'est donc pas remplaçable puisque hors quota.

Que faire ? La France (6) mène d'un cuirassé sur l'Italie (5). Mais les bâtiment italiens tirent à plus grande distance : 24 000 mètres contre 14 500 pour les Bretagne en 1918 puis 21 000 mètres en 1922 et 13 500 pour les Courbet. Il est autorisé de construire 70 000 tonnes de bâtiments de ligne. Et de l'autre côté, les bâtiments de ligne italiens et français peuvent être modernisés, voire reconstruits avec jusqu'à 3000 tonnes lège supplémentaires et une artillerie principale pouvant être portée jusqu'à 406 mm dans les limites ainsi dessinées.

La Marine nationale ne peut que se remettre en question puisqu'elle imaginait des engagements entre bâtiments de ligne pour des portées comprises entre 6000 et 8000 mètres. Rien qu'en 1914 lors de la bataille de Coronel et des Faklands, les salves commencent à s'échanger dès 15 000 mètres et les échanges se stabilisent entre 9 et 13 000 mètres. Cela reprend à 14 500 mètres au Dogger bank en 1915 et jusqu'à 18, voire 19 000 mètres à la bataille du Jutland. En fait, la Marine nationale s'est calée sur un engagement type Tsushima (27 et 28 mai 1905) avec un engagement de 5 à 8000 mètres où gagnait une artillerie principale bi-calibre.

Avant même le traité naval de Washington, un programme de modernisation des Bretagne (1919 - 1920), Lorraine (1921 - 1922) et Provence (1922 - 1923) est lancée permettant l'élévation des canons des tourelles de 12 à 18 degrés afin d'atteindre les 21 000 mètres. Les Paris (1922 - 1923), Courbet (1923 - 1924) et Jean Bart (1923 - 1925) suivent avec la même ligne directrice avec une élévation portée jusqu'à 23 degrés offrant une portée de 26 300 mètres. 

Faut-il faire quelque chose de plus ? Ces modernisations apportent une réponse (1919 - 1925) en accord avec la priorité donnée aux forces légères. Les coques des Normandie ont été démolies en 1924 (la coque du Languedoc l'est en 1929 et celle du Béarn est refondue en porte-avions). La question se porte alors sur l'avenir de la ligne de bataille entre deux choix stratégiques :
  • reconstruire les six 23 500 tonnes dans les contraintes imposées par le traité de Washington ;
  • mettre sur cale deux 35 000 tonnes dans la perspective d'en construire trois autres après 1931.
Cela revient à questionner si le renouvellement de la ligne de bataille doit être entamée avant ou après la fin des vacances navales. Par voie de conséquence, cela serait gravé dans le marbre français que l'unité de mesure est le 35 000 tW. C'est bien là l'option première du Conseil supérieur de la Marine qui dès 1920 envisage 11 cuirassés de 40 000 tonnes et conservera toujours un projet de 35 000 tW à mettre sur cale à la moindre demande du gouvernement.

L'intérêt d'explorer l'hypothèse d'une reconstruction plus ou moins ambitieuse des Courbet et Bretagne est que repousser l'introduction du 35 000 tW permet de "phaser" l'effort d'investissement dans les infrastructures. Ce serait aussi faire le pari d'une maturation des évolutions techniques à travers d'autres programmes. C'est aussi se donner du temps pour développer la future artillerie principale puisque la France s'en est arrêtée au 340 mm. Les Normandie (5) et les Lyon (4) devaient porter des tourelles quadruples. Un 450 mm modèle 1920 est envisagé pour les 40 000 tonnes (canon fondu en 1928, essayé en 1929 à Graves).

John Jordan et Robert Dumas s'interrogent au sujet d'une reconstruction des Courbet et Bretagne (réflexions absentes de l'ouvrage idoine de Robert Dumas sur les cuirassés de 23 500 tonnes) afin de remplacer leur 305 et 340 mm : par du 380, voire du 406 ? Ils concluent immédiatement qu'une augmentation du calibre amènera à une diminution du nombre de tubes pour chaque bateau. Ensuite, les retours des combats de la Première Guerre mondiale obligeraient pratiquement à porter tout l'effort sur le renforcement de l'artillerie anti-aérienne, la protection verticale et sous-marine. Cette dernière passerait presque obligatoirement par l'adjonction de bulges qui augmenterait donc la largeur et réduirait la finesse de coques déjà trop courtes (166 mètres pour 23 500 tonnes). Cela ne pourrait être compensé que par un allongement de la coque. Et une telle opération amènerait à considérer de lourds travaux sur la propulsion.

Cette hypothèse se construit sur le renforcement de l'avantage sur l'Italie tant en nombre qu'en qualité vis-à-vis de cuirassés ne portant que du 305. Hypothèse confortable mais cohérente puisque la ceinture de 250 mm ne peut être remplacé en raison des limites imposées.

L'option la plus cohérente aurait alors été une homogénéisation sur la base du 340. L'intérêt serait de laisser du temps et des crédits pour mettre en concurrence 380, 406 et 450 pour l'après-1931. Le remplacement des tourelles bi-tubes de 305 et de 340 par des tourelles quadruple de 340 aurait été l'occasion de mettre au point ce matériel tout en préparant l'avenir en visant des portées supérieures à 40 000 mètres et donc en débutant le développement des conduites de tir nécessaires. En se fondant sur la masse d'une tourelle quadruple de 380 - soit 2275 tonnes - de facto plus lourde puisque de calibre et protection supérieurs, il y aurait eu une économie d'un minimum de 500 tonnes sur les Bretagne mais un alourdissement d'environ 1148 tonnes des Courbet.

In fine, ce qui précède aurait posé la question d'une rationalisation de l'artillerie secondaire autour de tourelles portant du 138,6 mm dans l'un de ses modèles existants, ce qui aurait été cohérent avec les torpilleurs et contre-torpilleurs ou bien de s'aligner sur les 155 des croiseurs de la classe La Galissonnière. Le 203 est envisageable mais aurait compliqué la tâche vis-à-vis du respect du devis de masse. La suppression des casemates laisse envisager une masse moindre en protection pour un nombre réduit de tourelles car pouvant potentiellement tirer sur chaque bord selon la disposition finale.

L'option la plus ambitieuse aurait été de moderniser la propulsion en adoptant des turbines avec des rues de chauffe au mazout. Pourquoi ne pas reprendre 102 000 CV des croiseurs de la classe Duguay-Trouin ? Ce serait un changement de monde vis-à-vis des 28 000 et 29 000 CV des Courbet et Bretagne. Une vitesse de plus de 24 nœuds (28 à 30 ?) est envisageable. Puissance propulsive qui n'aurait pu être exploitée et pertinente qu'au prix d'un allongement de la coque (10, 20 ou 30 mètres ?) qui aurait alors justifié l'installation de bulges afin de renforcer la protection anti-sous-marine. 

L'exemple connu est la reconstruction (1933 - 1937) des Conte di Cavour et Giulio Cesare de la Regia marina portant leur déplacement de 25 000 à 29 000 tonnes pour un coque allongée de 176 à 186 mètres (une tranche ajoutée à partir de la proue. La puissance propulsive grimpe de 32 800 à 75 000 CV. La vitesse maximale n'est plus de 21 mais bien de 28 nœuds à feux poussées. 40% du tonnage de chaque cuirassé a été remanié, remplacé et/ou refondu.

Un allongement de la coque soutenue par une puissance propulsive augmentée aurait amené la question de la disposition de l'artillerie principale entre :
  • projet A : deux tourelles en chasse et en retraite ;
  • projet B : deux tourelles à l'avant ;
  • projet C : trois tourelles :
    • projet C1 : une tourelle en chasse, une au milieu, une en retraite ;
    • projet C2 : deux tourelles en chasse, une tourelle en retraite.
L'option une est probablement la plus aisée à adopter. La deuxième n'existe que dans le cas d'un allongement de la coque. La troisième configuration ouvrirait sur le débat sur le fait de savoir si une telle ambition aurait amené le STCN et le Conseil supérieur de la Marine à des choix innovants et audacieux pour économiser du poids sur toutes les tranches afin d'absorber la masse d'une troisième tourelle. C'est interroger quels sont les facteurs qui ont conduit à adopter pour les Richelieu, et plus particulièrement le Gascogne l'ensemble suivant :
  • une artillerie principale en chasse ;
  • une artillerie secondaire polyvalente et en ligne avec l'artillerie principale comme sur le Gascogne (une tourelle en moins par rapport au Clemenceau, deux de moins par rapport aux plans d'armement des Richelieu et Jean Bart) ;
  • un château ramassé avec une tour de commandement et un "mât-cheminée".
Ce "what-if" ne changera rien à l'Histoire. Il présente l'intérêt de ré-explorer les choix du Conseil supérieur de la Marine non pas seulement en les lisant mais en essayant de les comprendre. Il semblerait que les amiraux français croyaient au 40 000 tonnes puis au au 35 000 tW dès 1920 au plus tard et n'en démordaient plus par la suite. Les diverses modernisations et refus de reconstruire les Courbet et Bretagne touchent peut-être moins à quelques rationalités opérationnelles et financières qu'à une position d'attente stratégique de l'arrivée du graal. Ce qui expliquerait au passage l'abandon des coques des Normandie. Etait-ce rédhibitoire vis-à-vis des tourelles quadruples qui aurait alors été une innovation recelant plusieurs défis ? Par ailleurs, il reste à essayer de comprendre pourquoi toutes les dépenses attenantes à l'introduction des 35 000 tonnes (infrastructures, artillerie, etc) sont renvoyées à la commande même de ces bâtiments de ligne.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire