Les @mers du CESM


Les @mers du CESM - 19 avril 1944 :

Le cuirassé Richelieu participe au bombardement de Sabang, base japonaise en Indonésie. Le navire français, ayant rejoint l’Eastern Fleet commandée par l’amiral britannique Somerville, prendra part à trois autres opérations visant des bases navales ennemies. Après 52 mois passés en mer, le bâtiment rentre à Toulon le 1er octobre 1944. À nouveau déployé en Asie du Sud-Est l’année suivante, le bâtiment assistera à la capitulation du Japon dans la rade de Singapour le 23 septembre 1945.





03 janvier 2026

Signal nucléaire à l'Europe : annoncer l'augmentation du nombre de têtes nucléaires ou révéler le nombre de têtes d'une salve de SNLE ?

©  DGA Essais de missiles Biscarosse. URL : https://www.reddit.com/media?url=https%3A%2F%2Fpreview.redd.it%2Fthe-french-department-of-defense-awarded-arianegroup-the-v0-7gtq0tt3n5qf1.jpeg%3Fauto%3Dwebp%26s%3D9e240c544c726f29f2e1a1ec656e10ac225034c3. Consulté le : 03 janvier 2025.

     Emmanuel MACRON, Président de la République, déclarait, le 1ier octobre 2025, qu'il travaillait « actuellement à l’actualisation de notre doctrine [nucléaire] et [qu'il] souhaite poursuivre l’approfondissement de notre dialogue stratégique avec les Européens qui le souhaitent »1. Il avait déjà ouvert la porte, dès le 18 mars 2025, à une augmentation de l'arsenal nucléaire français. Notre propos prétend qu'à moins de composer une offre stratégique environnant les 1 000 têtes nucléaires, l'effet stratégique produit ne bousculera pas les représentations politiques européennes. En revanche, révéler le nombre de têtes nucléaires de chaque lot de missiles de la composante océanique produirait bel et bien l'effet escompté.

     Le 18 mars 2025, Emmanuel MACRON, Président de la République annonçait la création d'une quatrième Base Aérienne à Vocation Nucléaire (BAVN) à Luxeuil, tournée vers l'Est de l'Europe et donc le front de l'Alliance atlantique. Pourquoi donc s'offrir une « nouvelle » BAVN – ou plutôt de remettre en service une ancienne servant expressément face à l'URSS – si le format des Forces Aériennes Stratégiques (FAS) demeurait en termes inchangés ? C'est pourquoi il nous semble que le Président ouvrait la porte à une des très rares ruptures militaires françaises depuis 1945 : une augmentation de l'arsenal nucléaire français.

     Le 1ier octobre 2025, par l'interview2 accordée au Frankfurter Allgemeine Zeitung, le Président se saisissait de nouveau du sujet, insistant encore quant au renforcement de la composante aéroportée, à l'occasion du programme ASN-4G (Air-Sol Nucléaire de 4ième Génération) et devant entraîner logiquement une cible plus haute de sa charge « spéciale » (TNA 2). Nouvel indice de la prochaine annonce d'une augmentation de l'arsenal nucléaire français.

Le cheminement d'Emmanuel MACRON est explicite, en ce sens que la parole présidentielle en matière nucléaire détermine les orientations de la doctrine, amène les précisions jugées nécessaires afin de préparer les orientations à venir ou lever toute mécompréhension apparue. Le choix est donc fait de ne pas brusquer tous les acteurs en préparant les esprits les plus attentifs à la très probable annonce cardinale de l'actualisation de la doctrine nucléaire : une augmentation de l'arsenal nucléaire français.

     Le débat été lancé car rien n'interdisait de venir discuter l'esquisse de la décision présidentielle en deux actes, ni de proposer quelques idées en marge des travaux préparatoires. Le Président de la République prononcerait un nouveau discours au début de l'année 2026, a fortiori dans le courant du mois de février. Mais le plus intéressant résiderait plutôt dans l'espace dévolu au débat qui est bien l'Europe. Le deuxième signal nucléaire public d'une augmentation du nombre de têtes nucléaires est bien l'interview accordée au journal allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung. L'un des trois les plus lus en Allemagne.

     Il y a l'arrière-plan les précédentes tentatives françaises de nouer un débat franco-allemand autour d'une dissuasion élargie justement fondée sur un effort commun à l'échelle de la composante aéroportée. Mais également le nouveau statut militaire allemand en Europe et incidemment en quoi il amène à une recomposition stratégique : et en France, et en Pologne à qui l'esquisse d'un débat sur une dissuasion élargie a – déjà – connu plusieurs actes. Le débat proposé à l'Europe serait donc plutôt trilatéral (Paris – Berlin – Varsovie), avec nombre de spectateurs intéressés.

En ce sens, il s'agit de nourrir l'arrière-plan de ces discussions avec quelques souvenirs de l'appréhension du sujet « nucléaire militaire » dans ces deux pays, à travers les prises de parole dans différents cénacles bilatéraux ou multilatéraux. Il en ressort deux principaux constats :

  • l'existence de l'arsenal nucléaire français, en ses deux composantes, est « connue » dans l'absolu mais sa réalité matérielle et sa place dans la hiérarchie mondiale est un impensé stratégique européen ;

  • la rupture historique induite dans la stratégie théorique par l'arme nucléaire, notamment dans ses effets insupportables et le principe égalisateur de l'atome, ne sont ni connus, ni donc compris en Europe.

     La France ne s'est jamais véritablement attelée à « faire l'éducation » de l'Europe au fait nucléaire, pas seulement français. Et l'existence d'une alliance militaire nucléaire et défensive du temps de paix, à savoir l'Alliance atlantique et l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN), n'a pas permis, non plus, une appréhension du fait nucléaire militaire par ses membres. Il faut et il suffit d'en écouter leurs représentants pour s'en convaincre. C'est un double-échec qui ne saurait s'expliquer ni par la singularité de la position française dans l'Alliance atlantique depuis 1966 et ce n'est donc pas son absence au Groupe des plans nucléaires (Nuclear Planning Group (NPG)) qui l'explique. Tout comme son existence n'a rien permis : non plus.

Avant de poursuivre, il serait temps de balayer l'éternelle tentation d'expliquer que « je ne dirais pas que c'est pas un échec : ça n'a pas marché » de nombre de militaires et diplomates.La majeure partie des Européens, particulièrement leurs gouvernements et état-majors, n'entendent rien au nucléaire. Avons-nous essayé d'en discuter avec eux ? Oui. Cela a-t-il produit l'effet escompté ? Avons-nous réussis à transmettre l'éducation que nous avons nous-même apprise ? Non. Pourquoi continuer à se mentir, avec des « coups de menton » en arguant d'échanges bilatéraux ? Les faits sont têtus. Alors pourquoi ne pas essayer d'engager autrement le dialogue ?

     La première manière, et c'est très certainement celle qui ne sera pas bousculé, consiste à présenter à l'Europe une augmentation de l'arsenal nucléaire français. François HOLLANDE alors Président de la République (15 mai 2012 – 14 mai 2017) avait dévoilé, lors d'un discours portant sur la dissuasion nucléaire et prononcé à Istres, base des FAS, le 19 février 2015, la composition de l'arsenal nucléaire français. Le nombre de têtes nucléaires (« moins de 300 ») avait été dévoilé officiellement et un communiqué de presse de la DGA précisera même que cet arsenal se compose de « 290 têtes nucléaires déployées». Le nombre de vecteurs nucléaires fût également détaillé (trois lots de seize missiles MSBS, 54 ASMP-A).

Emmanuel MACRON nous emmènerait au-delà de ces niveaux, au moins pour les FAS. La précédente cible du programme ASMP-A, avant les décisions prises par Nicolas SARKOZY, était de 79 exemplaires. Cela peut donner un ordre de grandeur de ce qui pourrait advenir, c'est-à-dire venir à environ 315 têtes nucléaires déployées. Il paraît difficile de faire plus à l'horizon 2035 sans création d'une nouvelle composante ou réaménagement des calendriers de la Force Océanique Stratégique (FOSt).

Il y a deux écueils à ce signal nucléaire français qui sera mieux compris à Pékin et Moscou plutôt qu'à Berlin et Varsovie.

     Le premier écueil est l'effet escompté par cette annonce : s'agirait-il de répondre aux nombreux appels européens, particulièrement allemands et polonais, d'un relèvement du nombre de têtes nucléaires françaises s'il fallait remplacer la dissuasion élargie américaine prodiguée à l'Alliance atlantique ?

Dans ce cas, aurions-nous oublié le mouvement britannique ? Après l'allocution prononcée devant la House of Commons par le Premier minister, M. Boris JOHNSON (24 juillet 2019), a été publié la Global Britain in a Competitive Age:the Integrated Review of Security, Defence, Development and Foreign Policy (2021, 114 pages). Au terme de nombreuses justifications, Londres déclarait vouloir revenir sur la décision, entérinée par la 2010 Strategic Defence and Security Review, de réduire l'arsenal à 180 têtes nucléaires dont 120 déployées. « UK will move to an overall nuclear weapon stockpile of no more than 260 warheads » (p. 76).

Un Royaume-Uni à 260 têtes nucléaires en stock, une France atteignant timidement les 315 têtes nucléaires permettent-ils de renversent les représentations stratégiques européennes où les arsenaux nucléaires mondiaux répondent, selon eux, de logiques arithmétiques propres justement aux arsenaux ? La National Security Strategy 2025 nous conforte dans l'idée d'un équilibre des puissances, la planète se découpant en grands espaces avec comme centre un pays possesseur de l'arme nucléaire et son espace portant aussi loin que le nombre de têtes nucléaires et leur champ d'action le permettrait.

     Le deuxième écueil est la conséquence des représentations stratégiques précédemment énoncées que nous ne voulons pas voir en France et qui pourtant gouvernent les décisions politiques des Européens. Le risque majeur que nous n'avons pas le courage de regarder en face n'est pas que nous recevions un accueil poli mais dissimulant mal une certaine déception. L'attente stratégique européenne est une manière de compenser l'incertitude politique touchant à l'engagement américain en Europe et les manières de juguler le risque géopolitique induit. L'attente européenne, c'est l'annonce d'une capacité à tutoyer les 1 000 têtes nucléaires car ce sera prochainement le format chinois, peut-être même indien à une échéance plus lointaine et que c'est proche des niveaux permis par les traités pour les têtes nucléaires « stratégiques » déployées tant en Russie qu'aux États-Unis.

Pour produire l'effet escompté par nous en annonçant une augmentation de l'arsenal nucléaire français alors il ne faudrait pas insister sur un nombre de têtes nucléaires ni faire fi d'ignorer que bien des Européens comprendront bien quel format nous atteindrons. Mais insister, sur le plan Politique, quant à l'engagement d'une dynamique stratégique où les cœurs de nouvelles têtes nucléaires sont forgés, le tritium produit dans une centrale nucléaire et que le stock de plutonium nous permet de soutenir, environ, dix années de production, repoussant les limites de l'outil de production au-delà de l'horizon 2040. Ce qui revient à détailler, ce que nous refusons de faire.

     C'est pourquoi il nous faudrait plutôt nous engager dans l'autre manière d'adresser un signal nucléaire français à l'Europe et donc aux Européens : par exemple en énonçait le nombre de têtes nucléaires figurant dans chaque lot de missiles de la composante océanique incarnée par la FOSt. Nous ne perdrions rien à le faire car les données révélées par la parole présidentielle suffisent, pour ceux s'en donnant la peine. Mais surtout, cela permettrait de positionner la France par rapport aux autres arsenaux et, d'un certain point de vue, de faire valoir une proximité numérique loin d'être négligeable.

Nous citions le cas britannique : la 2010 Strategic Defence and Security Review réduisait le format de l'unique composante à 180 têtes dont 120 déployées sur huit missiles UGM-133A Trident 2D5 LE. En postulant que le format à quatre Sous-marins Nucléaires Lanceurs d'Engins (SNLE) est plus ou moins exactement le même qu'en France alors il y aurait jusqu'à trois SNLE pouvant être simultanément versés au cycle opérationnel. Soit 40 têtes nucléaires par salves. De l'autre côté de l'Atlantique, l'US Navy entretient 280 UGM-133A Trident 2D5 LE en stockdont jusqu'à 240 peuvent être déployés sur douze SNLE de type Ohio. La Federation of American Scientists (FAS), selon ses calculs, avancent que le nombre de têtes est de l'ordre de 84 ou 86, selon le nombre de W76-2.

Positionner la France entre les cas britannique et américain permettrait de rendre la réalité matérielle de la dissuasion nucléaire française tangible pour les Européens. La capacité de seconde frappe française intégrerait les représentations européennes et permettrait à chacun d'apprécier ce que la France peut adresser dans les hypothèses maximales de réplique nucléaire. Il y avait bien eu jusqu'à trois SNLE français simultanément à la mer : même s'il s'agissait d'un aménagement ponctuel des rentrées et sorties, la démonstration demeure probante3.

Le sujet est bel et bien le principe de « stricte suffisance » gouvernant depuis plus d'un demi-siècle l'arsenal nucléaire français et régulièrement consacré par la doctrine nucléaire. Par absence d'éducation stratégique – et Politique –, les Européens nous emmènent sur le chemin des 1 000 têtes nucléaires car Français et Européens ne parlent pas les mêmes logiques politiques. C'est pourquoi il nous semble impératif d'engager cette double éducation stratégique : les États à l'Est de l'Europe nous ont ont éduqué à l'appréhension de la menace Russe depuis 2022 et nous avons fait oublier bien de nos erreurs depuis. Il est temps de leur transmettre le « jeu nucléaire » pratiqué par nous depuis 1960. Et cela doit commencer par rendre tangible ce que signifie 290 têtes nucléaires déployées.

     Il est peut-être temps d'organiser l'escale d'un SNLE français quelque part en Europe, de préférence entre l'Islande et la Norvège. Préparer cette escale avec les États riverains, déployer une force navale ponctuelle pour « blanchir » et « chasser » les intrus et faire monter à bord chefs de gouvernement, ministres et journalistes. C'est typiquement ce que les États-Unis faisaient à l'occasion de l'escale du SSBN-737 USS Kentucky à Busan, le 18 juillet 2023, quand il avait fallu donner des signes de réassurance nucléaire à la Corée du Sud.

 



1Von Michaela WIEGEL, « Emmanuel Macron im F.A.Z.-Interview: Russische Geheimarmee in Europa », Frankfurter Allgemeine Zeitung, 1ier octobre 2025, URL : https://www.faz.net/aktuell/politik/ukraine/emmanuel-macron-im-f-a-z-interview-russische-geheimarmee-in-europa-110712343.html, Consulté le : 03 janvier 2026.

2Ibid.

3Stéphane JÉZÉQUEL, « Pourquoi la France a-t-elle fait appareiller trois sous-marins nucléaires au départ de l’Ile-Longue ? », Le Télégramme, 21 mars 2022, URL : www.letelegramme.fr/france/pourquoi-la-france-a-t-elle-fait-appareiller-trois-sous-marins-nucleaires-au-depart-de-l-ile-longue-221830.php, consulté le : 03 janvier 2026.

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