Les @mers du CESM


Les @mers du CESM - 19 avril 1944 :

Le cuirassé Richelieu participe au bombardement de Sabang, base japonaise en Indonésie. Le navire français, ayant rejoint l’Eastern Fleet commandée par l’amiral britannique Somerville, prendra part à trois autres opérations visant des bases navales ennemies. Après 52 mois passés en mer, le bâtiment rentre à Toulon le 1er octobre 1944. À nouveau déployé en Asie du Sud-Est l’année suivante, le bâtiment assistera à la capitulation du Japon dans la rade de Singapour le 23 septembre 1945.





02 mars 2026

« Dissuasion "avancée" » : les « silences » du discours devant la « zone grise » de la dissuasion ?

© Yoan VALAT - AFP.

Emmanuel MACRON, Président de la République, prononçait un discours1 à l'Ile Longue, ce lundi 02 mars 2026. Il avait choisi comme decorum le Sous-Marin Nucléaire Lanceur d'Engins (SNLE) Le Téméraire de classe Le Triomphant. Il y fera plusieurs références dont qu'il puisse avoir reçu un lot de M51.3. Le Président a présenté la « Dissuasion "avancée" » : le plus intéressant semble être les potentialités d'actions stratégiques « sous le seuil », moins pour défaire les actions d'agression que par les facultés potentielles à circonscrire toute « sanctuarisation agressive »2. Devrions-nous relire le débat MITTERRAND-CHIRAC sur la pertinence – ou non – d'atteindre le sanctuaire soviétique par le « missiles à roulettes » (1980 – 1991), connu successivement comme SX puis S4 et, enfin, S45 ?

En préambule, il nous semble important de relever la présentation de l'une des décisions d'Emmanuel MACRON, Président de la République : l'augmentation du format de l'arsenal nucléaire français, en nombre de têtes nucléaires. « La France a toujours envisagé pour son arsenal les seuils strictement cohérents avec l'efficacité opérationnelle de notre dissuasion. Ma responsabilité est d'assurer que notre dissuasion conserve et qu'elle conservera à l'avenir son pouvoir de destruction assuré dans l'environnement dangereux, mouvant et proliférant que je viens de rappeler. C'est pourquoi j'ai ordonné d'augmenter le nombre de têtes nucléaires de notre arsenal. »3 Et simultanément, le Président de prévenir que « pour couper court à toute spéculation, nous ne communiquerons plus sur les chiffres de notre arsenal nucléaire, contrairement à ce qui avait pu être le cas par le passé. »4

C'est peut-être l'un des deux principaux silences présidentiels, contenus dans ce discours. Ne voulant pas détailler les ambitions nucléaires françaises et les rationalités à l'œuvre, Emmanuel MACRON entretient, une nouvelle fois, l' « ambiguité stratégique ». Il y a deux interrogations principales quant à la décision de poser un voile de pudeur sur les futures évolutions de l'arsenal nucléaire français, exprimées en nombre de têtes nucléaires :

La France observant toujours le principe de « stricte suffisance » comme maître-étalon de son arsenal, pourrions-nous, toujours au regard de ce principe mais selon une interprétation nouvelle, observer une logique « de stock », à l'instar d'autres puissances nucléaires (États-Unis d'Amérique, Fédération de Russie, Royaume-Uni) ? Il ne s'agirait de pouvoir moduler le nombre de charges dans les composantes nucléaires, voire de s'octroyer la possibilité de mettre à disposition des armes nucléaires ou des vecteurs à des alliés. Il n'y aurait plus un ensemble de scenarii reposant sur des plans de frappe limités par un format mais bien un stock ou réservoir permettant de faire varier nombre de charges et énergies déployées selon les crises internationales. Par déduction, ce serait concéder que les décisions prises par les autres puissances nucléaires, par révisionnisme, et le Président s'est longuement attardé sur le sujet, nous obligent à réévaluer nos capacités à adresser des dommages inacceptables à un adversaire « ou toute combinaison d'adversaires 5».

Une autre interrogation mérite de s'intéresser aux deux jalons posés par Emmanuel MACRON, tout au long de l'année 2025, afin de préparer les esprits à cette évolution de l'arsenal nucléaire français. Ainsi, le 18 mars 2025, il annonçait la création d'une quatrième Base Aérienne à Vocation Nucléaire (BAVN) à Luxeuil, tournée vers l'Est de l'Europe et donc le front de l'Alliance atlantique. Pourquoi donc s'offrir une « nouvelle » BAVN – ou plutôt de remettre en service une ancienne ayant expressément servi face à l'URSS – si le format des Forces Aériennes Stratégiques (FAS) demeurait en termes inchangés ?

Le 1ier octobre 2025, par l'interview6 accordée au Frankfurter Allgemeine Zeitung, le Président se saisissait de nouveau du sujet, insistant encore quant au renforcement de la composante aéroportée, à l'occasion du programme ASN-4G (Air-Sol Nucléaire de 4ième Génération) et devant entraîner logiquement une cible plus haute de sa charge « spéciale » (TNA 2). C'était le deuxième signalement de la prochaine annonce d'une augmentation de l'arsenal nucléaire français.

C'est pourquoi il nous semble qu'il existe un lien relativement lâche qui est fait par le Président de la République entre décision d'augmenter le nombre de têtes nucléaires et « Dissuasion "avancée" ». Une extension du périmètre, non pas de la dissuasion centrale, mais bien de l'ultime avertissement en la dimension européenne de la dissuasion nucléaire française (dimension expressément citée par le général de Gaulle dès 19637 et plusieurs fois rappelée par chaque Président de la République depuis) justifierait une dichotomie à venir dans l'arsenal nucléaire français : il y aurait, selon la logique de notre propos, un lot de têtes nucléaires à la disposition de la « Seule France » pour la défense de ses intérêts vitaux et un autre lot de têtes nucléaires servant la « Dissuasion "avancée" ». Mais aucune confusion possible entre les deux lots.

 Nous arrivons fort logiquement à tenter de décrire ce que le Président de la République nomme « Dissuasion "avancée" ». Le nom de baptême de cette offre stratégique faite à l'Europe peut difficilement être regardée comme devant effacer ou rendre originale la proposition d'Emmanuel MACRON par rapport à celle de François MITTERRAND d'une « Dissuasion "concertée" ». Citant ce prédécesseur dans son discours du 02 mars 2026, Emmanuel MACRON ne paraît pas faire œuvre de mesquinerie. Il est plus probable que la formulation retenue pour distinguer cette proposition stratégique sert à souligner le caractère parfaitement souverain des forces nucléaires françaises. Et le Président s'est, à plusieurs reprises, apesantis dessus, dans toutes les dimensions du sujet ou presque.

 Emmanuel MACRON considérant que la dissuasion élargie américaine a constitué et continuera à constituer le caractère nucléaire de l'Alliance atlantique et la garantie de sécurité principale octroyée à ses membres en bénéficiant, le Président a proposé à l'Europe une capacité complémentaire qu'il a baptisé « Dissuasion "avancée" ». Son champ d'action intimement lié à sa naissance apparaît, selon une première analyse, comme limité : à une étendue géographique, l'Europe, aussi à une seule composante nucléaire mais essentiellement à l'avertissement stratégique, nucléaire ou non.

En effet, le Président soulignait à l'entame de son discours que « nous assistons à la fois à un renforcement du risque que les conflits franchissent le seuil nucléaire, mais aussi dans le même temps à une intensification de la conflictualité sous ce seuil » et « dans le même temps, les puissances nucléaires comme la France doivent aussi s'accoutumer à la possibilité de conflits majeurs sous le seuil nucléaire dans leur environnement immédiat. »8 Contrairement à ce que pourrait laisser penser la dénomination de « Dissuasion "avancée" », il ne s'agit pas seulement d'un pré-positionnement des Forces Aériennes Stratégiques (FAS) mais bien de « manœuvres » sous le seuil nucléaire, pouvant aller jusqu'à l'ouverture du feu nucléaire.

La « Dissuasion "avancée" » peut être regardée comme un changement d'échelle des Forces Aériennes Stratégiques (FAS) qui « roc » le sanctuaire national avec les huit pays européens (Allemagne, Belgique, Danemark, Grèce, Pays-Bas, Pologne, Royaume-Uni et Suède), devant permettre une dissémination des plateformes et vecteurs nucléaires. « Cette dispersion sur le territoire européen, à la manière d'un archipel de forces, compliquera le calcul de nos adversaires et donnera à cette dissuasion avancée beaucoup de valeur pour nous. Elle renforcera notre défense en lui accordant du champ et lui offrira une profondeur stratégique nouvelle, cohérente des enjeux de sécurité en Europe. Sa valeur sera, je le crois, très forte aussi pour les partenaires qui entreront dans cette logique avec nous, et dont le territoire gagnera un lien affirmé avec notre dissuasion. »9 Sachant que la dissémination des escadrons des FAS correspond, déjà, à un signalement nucléaire relativement haut, il s'agit de relever que « La dissuasion avancée [...] pourra impliquer également du signalement, y compris au-delà de nos frontières strictes ou la participation conventionnelle de forces alliées à nos activités nucléaires. »10

C'est l'idée d' « épaulement stratégique », par analogie avec l'épaulement entre forces conventionnelles et nucléaires afin d'éviter un contournement du seuil nucléaire par le bas ou par le haut. « Les dernières années ont bien montré le manque criant de capacités d'épaulement en Europe. »11 Pour contre-balancer ce constat, c'est par des « capacités spécifiques » que sont les moyens d'alerte avancée, la défense aérienne élargie et la frappe dans la grande profondeur, les pays désireux de participer à la « Dissuasion "avancée" » contribueront à l'exercice de celle-ci, tout en la renforçant par des contributions européennes, permettant « une juste répartition des efforts »12, sans attenter aux principes politiques soutenant la souveraineté française et les souverainetés des pays voulant s'associer à la France. Cela force à remarquer que l'état des discussions et des volontés politiques n'a pas abouti à un début de commencement d'exécution d'un « épaulement » des raids nucléaires.

Autrement dit, il y a l'émergence d'un exercice en commun des phases d'escalade stratégique, pouvant aboutir à des actions concertées dans les derniers barreaux conventionnels, voire des participations dans la phase d'ultime avertissement. Mais l'ultime avertissement nucléaire demeure, en l'état actuel des choses, franco-français.

Nous entrons pourtant dans ce qui nous semble être le deuxième principal silence présidentiel qui rejoint le débat MITTERRAND-CHIRAC quant à la pertinence – ou non – d'atteindre le sanctuaire soviétique par le « missiles à roulettes » (1980 – 1991), connu successivement comme SX puis S4 et, enfin, S45. En reprenant la prose d'Emmanuel MACRON, il évoque bien le rôle octroyé à la « Dissuasion "avancée" » dans les phases conventionnelles de l'escalade stratégique, notamment par les participations de pays européens volontaires par des contributions spécifiques, dont la frappe dans la grande profondeur. C'est toute l'ambiguïté du programme Missile Balistique Terrestre (MBT), et peut être d'autres programmes versés au programme European Long-Range Strike Approach (ELSA).

La faculté d'atteindre le territoire russe depuis les territoires européens oblige à discuter des plans de frappe et donc des objectifs pouvant être utiles à des manœuvres devant contrer une escalade stratégique, voire d'en ôter les capacités de la poursuivre. Est-ce que les systèmes de défense aérienne, compris jusqu'aux « systèmes ABM » peuvent être des cibles légitimes dans le cadre des phases conventionnelles d'une escalade stratégique ? Il nous semble que c'est précisément dans cette perspective qu'il faut entendre ce que dit Emmanuel MACRON quand il relève que « la Chine, comme la Russie, développe des systèmes de plus en plus sophistiqués de protection de leur territoire, une logique qu’épousent d'ailleurs les Américains aussi avec leur projet de Golden Dome »13.

Pourquoi est-ce important ? Il y a une articulation potentielle entre « Dissuasion "avancée" » et Dissuasion nucléaire française, en ce sens que l'engagement de frappes dans la grande profondeur pourrait atteindre des systèmes de défense aérienne, entendus jusqu'aux systèmes anti-missiles balistiques de théâtre mais aussi de protection du territoire (ABM). Et l'intérêt ne serait pas seulement d'entrevoir la « zone grise » de la dissuasion. Mais bien d'être en capacité de signifier à un adversaire la capacité d'un ou plusieurs pays de réduire ses défenses et donc de faciliter la pénétration de celles-ci, non seulement par les Forces Aériennes Stratégiques (FAS). Mais peut-être aussi par la Force Océanique Stratégique (FOSt).

C'est ici que doit être discutée la « zone grise » de la dissuasion et le deuxième silence principal d'Emmanuel MACRON dans sa proposition : la proposition de discussion concerne « notamment » la « Dissuasion "avancée" » entendue comme un aggiornamento de la mise en œuvre de l'utime avertissement par la France associée à d'autres pays européens. Ce n'est qu'une des dimensions de la mission nucléaire de l'OTAN. L'autre dimension sont l'ensemble des manœuvres dites « sub-strategic » entreprises sous le seuil nucléaire, justement pour tenter d'interdire un conflit majeur. C'est tout le périmètre du discours du 02 mars 2026 du Président de la République.

L'éléphant dans la pièce est bien la « riposte graduée » (ou flexible response). Le fait de dimensionner la conduite d'une escalade stratégique culminant avec l'ultime avertissement nucléaire permet d'entrevoir plusieurs barreaux et donc plusieurs étages de l'escalade stratégique, dont au moins un étage nucléaire. Il est difficilement concevable dans pareille séquence de prétendre à conserver l'unicité de l'ultime avertissement. Et comment conserver l'unité de la conduite des opérations avec plusieurs acteurs conservant leurs propres capacités de décision ? Dans cette dernière perspective, il est à remarquer que le Président de la République a bien annoncé que « des organes d'échange, au niveau politique, vont être créés avec chacun de ces pays, dès les prochains jours »14. Il n'y a une « Dissuasion "avancée" » sur une base bilatérale, non pas multilatérale. C'est à la fois une force, pour répondre à chaque type de crise potentielle et une faiblesse si l'adversaire est bien la Russie qui met au défi l'article 5 ou bien agresse successivement plusieurs États, sans se laisser impressionner par une démonstration nucléaire15.

 

 

 

1Emmanuel MACRON, Discours du Président de la République sur la dissuasion nucléaire de la France, 02 mars 2026, URL : https://www.elysee.fr/front/pdf/elysee-module-26067-fr.pdf, consulté le : 02 mars 2026.

2Jean-Louis GERGORIN, « Quelles nouvelles menaces, quelles ripostes, quelle dissuasion ? », Revue Défense nationale, n°532, juin 1992, pp. 43-49.

3Emmanuel MACRON, 02 mars 2026, Op. Cit.

4Ibid.

5Ibid.

6Von Michaela WIEGEL, « Emmanuel Macron im F.A.Z.-Interview: Russische Geheimarmee in Europa », Frankfurter Allgemeine Zeitung, 1ier octobre 2025, URL : https://www.faz.net/aktuell/politik/ukraine/emmanuel-macron-im-f-a-z-interview-russische-geheimarmee-in-europa-110712343.html, Consulté le : 03 janvier 2026.

7Charles de Gaulle, conférence de presse, 14 janvier 1963, URL : https://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00085/conference-de-presse-du-14-janvier-1963-sur-l-entree-de-la-grande-bretagne-dans-la-cee.html, consulté le : 02 mars 2026. « Les principes et les conditions, les circonstances nous ont amené, nous ont déterminé à nous doter nous-même d'une force atomique qui nous soit propre. Bien entendu la France n'exclut pas du tout que soit combinée l'action de cette force-là avec l'action des forces analogues du même genre, de ses alliés.»

8Emmanuel MACRON, 02 mars 2026, Op. Cit.

9Ibid.

10Ibid.

11Ibid.

12Ibid.

13Ibid.

14Ibid.

15Denis MERCIER, « Ukraine : et si les Américains se désengageaient ? », Le Point, 02 octobre 2024, URL : https://www.lepoint.fr/debats/fiction-ukraine-et-si-les-americains-se-desengageaient-06-10-2024-2571987_2.php, consulté le : 02 mars 2026.

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