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© Naval group. Mise à flot de la FDI MN n°1 Amiral Ronarc'h, le 07 novembre 2022. |
La « Grande sortie » de la Flotte (environ 80% des bâtiments de combat et auxiliaires) aura deux conséquences politiques : positive, par reconnaissance de la capacité de la Marine à soutenir les demandes du Politique ; négative, par la démonstration de ce qu'il est militairement possible de faire avec moins de moyens que ceux prévus aux contrats opérationnels depuis 2008. Le débat se recentrera sur la capacité à entretenir plusieurs groupes navals sur autant de théâtres. Le Livre blanc sur la Défense et la sécurité nationale 2013 articulait le contrat opérationnel « Marine » notamment « sur des déploiements navals permanents dans une à deux zones maritimes1 ». Le Politique en mobilise cinq, en moyenne, depuis. Remplumer une « trame frégates », ayant atteint son point le plus bas en 2021 depuis 1975, est peut-être possible, à conditions de choix « audacieux ».
La « trame frégates », sans se perdre en définitions de ce que sont des frégates de premier et deuxième rang ou encore « de combat », atteignait son point le plus bas en 2021 : seulement neuf frégates de premier rang en service. Même les années des « dividendes de la paix » n'avaient pas vu le format chuter sous les dix frégates de premier rang. Ladite trame est depuis remontée à onze unités et bénéficiera de deux frégates de premier rang supplémentaires, vraisemblablement en 2027 puis 2029. Le format à 15 frégates de premier rang ne devant être atteint qu'en 2032. La situation est un peu meilleur en étendant la « trame » des frégates de premier rang aux frégates dites « de combat » dans laquelle il est possible de ranger, au moins, les trois frégates classe La Fayette rénovées à mi-vie.
Il n'en demeure pas moins que ce sont bien les frégates dites « de premier rang » qui sont l'unité de mesure des contrats opérationnels et la cheville ouvrière de la Flotte dans la constitution des groupes navals que sont les Groupe Aéronaval (Gan) et Groupe Amphibie (GA). Dans cette perspective, il est à noter que l'actuelle « Grande sortie » – par un curieux hasard – mobilisant le porte-avions, deux Porte-Hélicoptères Amphibies, les frégates et Sous-marins Nucléaires d'Attaque associés, matérialise un autre point du contrat opérationnel « Marine » de 2013 : la capacité à rassembler ces bâtiments et bateaux pour... une « opération de coercition majeure2 ».
C'est donc la conséquence politique « positive » puisque la Marine nationale parvient à tenir le point haut d'un précédent contrat opérationnel, dévolu à une « opération de coercition majeure » par définition « temporaire », en date de 2013 et sans bénéficier de l'atteinte du format à 15 frégates de premier rang. Mettons de côté le débat quant à l'abandon de la notion de « contrat opérationnel » au profit de l' « ambition opérationnelle »3, tout en retenant la notion d' « ambition » pour plus tard.
La conséquence politique « négative » découle de la précédente car la Marine nationale étale une démonstration implacable à soutenir cette « Grande sortie », malgré l'absence de la pleine dotation en frégates de premier rang. Il y aura probablement cette tentation « so British » d'avoir la lucidité de constater et peut-être même comprendre ce dont il est possible de bénéficier d'une action diplomatique tenant compte des intérêts nationaux d'autres États européens, désireux de joindre leur action militaire à la nôtre et comblant nos propres manquements nationaux. Encore faudrait-il que cette lucidité n'oublie pas l'absence de l'Italie, pourtant puissance navale dépositaire de la première concentration navale en Méditerranée.
C'est tout l'enjeu du débat qu'il nous faut pousser devant les décideurs, penseurs : sans les appoints européens, nous ne serions pas en mesure de constituer le GAn et deux groupes amphibies mais seulement le GAn et un GA. Et pour finir d'être précis : le Gan, dans l'ambiance opérationnelle d'une « opération de coercition majeure » nécessite non pas deux mais bien un minimum de cinq frégates. Sans les appoints européens et peut-être américains, nous n'aurions pas été capables de soutenir et la constitution des groupes navals et la participation à deux missions, en Mer Rouge et dans le détroit d'Ormuz, de rétablissement de la liberté de navigation. Il aurait fallu choisir.
La « Grande sortie » de la Flotte, représentative de ce qui était demandé à la Marine nationale au titre d'une « opération de coercition majeure » (2013 – 2017) doit permettre d'engager le débat sur la capacité soutenir une posture militaire au prisme de la posture diplomatique. Imposer notre volonté à autrui suppose de réduire sa liberté de manœuvre jusqu'à ce que nous céder lui devienne préférable. Et cela nécessite du temps. Pour faire durer une option sur un ou plusieurs théâtres, il faut des forces se relayant dans le temps.
Nous en venons à la nécessité de « remplumer » une « trame frégates », ayant atteint son point le plus bas depuis 1975. Conservons à l'esprit que la « Grande sortie » bénéficie d'un point européen d'au moins six frégates de premier rang et qu'il est appelé à s'étendre à peut-être deux bâtiments supplémentaires dont possiblement un américain, soit huit unités. Les faits sont têtus : « contrat opérationnel » ou « ambitions », il faudra bien aborder le sujet du nombre de frégates de premier rang à pourvoir la Marine nationale.
Si nous devions respecter un ensemble de procédures politico-institutionnelles alors le problème sera – partiellement – résolu : en 2032, avec l'atteinte du format à 15 frégates de premier rang. Cette planification de la reconstitution des capacités opérationnelles produit encore un objet curieux si nous n'oublions pas la ligne stratégique appelant à préparer les moyens d'affronter un nouveau « choc » avec la Fédération de Russie à l'horizon 2030. La République islamique d'Iran n'a pas le poids de la première, s'il fallait dire une lapalissade pour rappeler quelques faits.
La voie politico-militaire classique est donc défaillante à atteindre l'objectif naval qui nous intéresse. Reste les choix « audacieux », s'appuyant sur des financements innovants.
Le premier choix audacieux possible est d'abandonner le paradigme de la frégate lance-engins hauturière et polyvalente, hérité de l'Amiral NOMY, ancien Chef d'état-major de la Marine nationale (26 octobre 1951 - 1er juillet 1960) et appliqué depuis le programme de frégates lance-engins Duquesne et Suffren dont l'origine politico-institutionnelle était bien celle d'un programme de « croiseurs ». Il s'agirait alors, en rupture avec ce paradigme, d'accepter de décider en faveurs de frégates « spécialisées » dans seulement deux domaines de lutte, à savoir la lutte anti-surface et un choix entre lutte anti-sous-marine et défense aérienne.
Le deuxième choix audacieux découle du premier car étant sa traduction matérielle :
En raison des avancées opérationnelles permises par le radar SeaFire 500 associé à la centralisation de la puissance de calcul contenue dans deux data centers grâce au système de combat SETIS 3.0 et permettant la Veille Coopérative Navale (VCN) : le programme Frégates de Défense et d'Intervention (FDI) est recentré sur la défense aérienne. Mais ces frégates perdent la capacité à diriger la lutte anti-sous-marine grâce aux capacités dites de « sonar multi-statique » permises par le BlueScan, ainsi que le sonar remorqué à immersion variable et même le sonar de coque. Reste la flûte.
Le nombre de FDI est réduit à trois unités, toutes basées à Brest afin que l'une soit systématiquement disponible car Toulon recevra en 2029 et 2030 deux FDA rénovées à mi-vie avec le SeaFire 500, de même que le porte-avions Charles de Gaulle bénéficiera du même radar lors de l'ATM 3 (2027 – 2028). Format permettant de constituer le Groupe Aéronaval (GAn) et même le Groupe Amphibie (GA) avec les deux FREMM aux capacités de défense aériennes renforcées.
Le programme FDI sera restructuré, pas seulement en raison des choix précédents, mais surtout pour en dériver une nouvelle version, bénéficiant de la capacité à diriger la lutte anti-sous-marine grâce aux capacités dites de « sonar multi-statique » permises par le BlueScan. Mais ces nouvelles FDI ne seront pourvues que d'un sonar de coque récupéré d'une FREMM et d'une flûte. Et elles ne recevront pas le SeaFire 500, ni la suite de guerre électronique. Seulement un radar multi-fonctions tournant sur étagère, intégré dans la partie haute du Panoramic Sensors and Intelligence Module (PSIM) et ne servant qu'à la désignation de cible pour les ASTER. Existe-t-il toujours trois radars SMART-S à la base navale de Toulon devenus inutiles et dont le dernier sera disponible en 2027 ? Par voie de conséquence, leur emploi opérationnel sera systématiquement associé à une FREMM.
Les amputations de la définition matérielle de la FDI servent à un abaissement drastique du coût unitaire de production car deux systèmes, parmi les plus coûteux, sont retirés de l'enveloppe. La contrainte d'un emploi opérationnel « jumelé » FDI ASM – FREMM résorbant la chose car la seconde demeure indispensable pour opérer un sonar remorqué à immersion variable pouvant suffisamment plonger. Mais l'avantage d'optimiser l'emploi d'un sonar de coque avec une FDI à la propulsion moins silencieuse que celle d'une FREM qui, sur ses moteurs électriques de propulsion, emploiera avec le niveau de discrétion acoustique adapté le CAPTAS-4.
Le gain est alors d'augmenter le nombre de FDI pouvant être mises sur cale sur la période 2027 – 2032. Sur le plan budgétaire, il s'agira de financer la mise sur cale de frégates coûtant environ 40 à 50% du coût unitaire de production initial. En tablant sur un coût initial de construction de cinq FDI de 2 573 M€ (en données corrigées de l'inflation (2026), le coût unitaire de production serait de l’ordre de 514,6 M€. La réduction financière espérée verrait ce coût tomber jusqu’aux environs de 257,3 M€ : de sorte qu’il soit possible de transformer les FDI MN n°4 et n°5 en quatre FDI ASM. Et les FREMM fonctionnant selon le système du « double équipage » pouvant en abandonner un au profit de nouvelles venues.
Il est également possible de jouer sur une variable supplémentaire pour, au pire, maîtriser le coût projeté, au mieux, pour le faire chuter encore un peu pus : présenter la FDI ASM comme des « coques nues » pouvant être commandées en avance phase, par accélération du calendrier de production de la partie nationale du programme. Naval group Lorient est structuré autour d’une capacité de production optimale de deux FDI simultanément mises sur cale, construites chacune en 30 mois par le plan « C20 – F30 » (2018 – 2022). La décision politique de faire glisser « à droite » de l’année 2030 quatre coques de FDI permettrait de servir éventuellement la Suède, la Belgique et même la Grèce.
Ce sont deux choix « audacieux », fruit de compromis qui, par définition, comporte une part stupide. À ce point ? C’est bien par prélèvements sur des avisos-escorteurs classe Commandant Rivière que les frégates de surveillance classe Floréal reçurent leurs armements. Il y a, aussi, dans un compromis une part se voulant intelligente : plus de frégates d’ici 2030. Le format en frégates de premier rang, selon l’actuel calendrier prévisionnel, atteindrait 13 unités en 2029 puis 15 en 2032. Avec le compromis soumis à appréciation, ce même format atteindrait 17 frégates de premier rang en 2029. Et ce schéma est reproductible avec le remplacement des frégates classe La Fayette. Plus la machine industrielle est nourrie, plus les économies d’échelle cassent les coûts.
1 Jean-Claude MALLET, Livre blanc sur la Défense et la sécurité nationale 2013, Paris, édition numérique (Ministère de la Défense), 2013, p. 82 et p. 136.
2Ibid., pp. 92-93.
3Jean-Dominique MERCHET, « Défense : faut-il passer du “contrat“ à l’ “ambition opérationnelle“ ? », L'Opinion, 11 octobre 2017, URL : https://www.lopinion.fr/secret-defense/defense-faut-il-passer-du-contrat-a-l-ambition-operationnelle, consulté le : 12 mars 2026.


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