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Le journaliste britannique Francis TUSA1 rapportait, le 18 janvier 2026, l'existence d'études britanniques quant à la faisabilité technique d'un choix alternatif à l'UGM-133A Trident 2D5 Life Extension (LE) par le M51.4, avec intégration des futures têtes nucléaires britanniques Astraea A21 à la partie haute dudit missile. Le fait que le Defence Comittee de la House of Commons, commenttant les réponses du Gouvernement britannique reçues le 20 janvier 2026, puisse écrire « we have not received sufficient evidence to recommend investing in a second sovereign delivery method for nuclear deterrence, we wish to understand why the Government dismissed this option2 » paraît accréditer l'existence de ces études.
Dans un premier temps, il peut être utile de recontextualiser l'acquisition des missiles Mer-Sol Balistique Stratégique (MSBS ou Submarine-Launched Ballistic Missile (SLBM))de conception et facture américaines par le Royaume-Uni depuis la signature du 1963 Polaris Sales Agreement, le 06 avril 1963, à l'occasion de trois générations de matériels distinctes. Cela permettra de souligner l'évolution du périmètre politico-technique et donc de mettre en exergue les conséquences politiques particulièrement actuelles.
La signature du 1963 Polaris Sales Agreement, le 06 avril 1963 était la transposition « technique » de l'accord politique sanctionné par le Nassau Agreement, conclu le 21 décembre 1962 entre John F. KENNEDY, 35th President of the United States (20 janvier 1961 – 22 novembre 1963), et Harold MACMILLAN, Prime minister of the United Kingdom (10 janvier 1957 – 18 octobre 1963) après trois journées d'échanges diplomatiques sur l'île des Bahamas et permettant de clore la « Skybolt Crisis ». Il en résultait, selon les termes du Nassau Agreement que les États-Unis d'Amérique acceptaient de livrer des MSBS/SLBM Polaris à la condition que ceux-ci soient employés au bénéfice de Multilateral Force proposée par John F. KENNEDY pour l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN), tout en permettant une utilisatin nationale britannique des vecteurs si les « supreme national interests » devaient être mis en jeu. C'est ainsi que les quatre Sous-marins Nucléaires Lanceurs d'Engins de la classe Resolution reçurent, pour chacune des unités, un lot de seize missiles UGM-27 Polaris A-3T/A3TK. Une infrastructure pyrotechnique était installée à Coulport, près de la base de Faslane.
Les négociations britannico-américaines, portant sur la succession des UGM-27 Polaris A3TK, débutaient le 28 novembre 1977. Le Gouvernement britannique choisissait d'emblée de ne pas considérer le UGM-73 Poseidon mais directement son successeur : le UGM-96 Trident IC4. Finalement, l'UGM-133A Trident II D5 est versé à la proposition américaine par l'administration de Ronald REAGAN depuis le 24 août 1981. Les négociations s'achevaient par la signature d'un nouvel accord, le 19 octobre 1982. Il s'agit d'une modification du 1963 Polaris Sales Agreement grâce à un échange de notes diplomatiques entre les deux gouvernement, permettant la vente de d'UGM-133A Trident II D5 à la partie britannique et prolongeant l'accord signé le 06 avril 1963.
Le périmètre technique initial (MSBS/SLBM et « re-entry vehicles ») est étendu aux aides à la pénétration. Par ailleurs, autre modification : les 65 UGM-133A Trident II D5 acquis sont versés au sein d'un « pool » américano-britannique et dont la responsabilité opérationnelle échue à la Naval Submarine Base Kings Bay (Georgia, États-Unis d'Amérique) et non plus à l'établissement britannique sis près de Coulport. Toutefois, les têtes nucléaires britanniques sont disposés sur les MSBS/SLBM au sein de la base navale de Faslane. Et c'est ainsi que furent équipés les SNLE britanniques actuellement en service de la classe Vanguard.
Le programme Trident renewal fut engagé par le Prime minister, Tony BLAIR, le 04 décembre 2006. Au mois de mai 2011, le gouvernement britannique approuvait l' « Initial Assessment Phase », comportant les autorisations d'engagement et les crédits de paiement des « long lead-time items », permettant le lancement des études préliminaires. Dans le courant de l'année 2015, il était dévoilé que le programme Successor (nouvelle dénomination du programme Trident renewal) bénéficiait d'une enveloppe prévisionnelle de 31 000 M£ (42 014,3 M£ (2015), soutenue par une enveloppe de 10 000 M£ (13 553 M£ (2015) servant à abonder les imprévus. Le 18 juillet 2016, la House of Commons se prononçait très largement en faveur du renouvèlement de la composante océanique, avec 472 voix pour - dont 140 de l'opposition du Labour - et 117 contre, ouvrant la voie à l'entrée en phase de réalisation du programme.
Dans un second temps, nous en venons à nous intéresser aux engagements respectifs du renouvellement des vecteurs et des têtes nucléaires britanniques. En effet, les États-Unis d'Amérique fournissent les « re-entry vehicles » (1963 Polaris Sales Agreement) ainsi que les aides à pénétration (accord du 19 octobre 1982). C'est d'abord la succession des actuelles têtes nucléaires britanniques qui paraît avoir fait l'objet de premières décisions. La succession de celles-ci, dites « Holbrook » (consœur des W76 mod. 1 américaines), bénéficiait d'un « Joint Technology Demonstrator » américano-britannique, lancé en 2016. Le remplacement proprement dit des Holbrook fut engagé par le programme UK Replacement Warhead Programme, annoncé le 25 février 2020. Il supposait donc l'avancement des études américaines sur la future tête nucléaire W933, comprenant le futur « re-entry vehicle/body » (ou encore « aeroshell ») Mk. 7.
Il s'agit de bien comprendre que depuis le US–UK Mutual Defence Agreement signé le 03 juillet 1958, il existe une coopération américano-britannique sur les « armes » nucléaires. Résultant de cette longue coopération, « our warheads [Astraea A21 et W93] have to match theirs exactly, in terms of flight performance, in order to remain certified4 ». Les Astraea A21 et W93 partagent non seulement le le futur « re-entry vehicle/body » (ou encore « aeroshell ») Mk. 7 mais également certains composants non-nucléaires. W93 « is actually a joint project, in design terms» et « it takes the nuclear special relationship to new heights »5. C'est pourquoi la désynchronisation des programmes des deux côtés de l'océan Atlantique est difficilement soutenable, voire tout simplement impossible de par la nature intrinsèque des deux programmes.
Aussi, il est à noter que certains s'interrogent quant à la possible extension de ce qui était connu jusqu'à alors de ce périmètre de cette coopération, c'est-à-dire ségrégé aux « parties non-nucléaires ». Il était compris, à partir des déclarations respectives des deux parties qu'il en allait toujours de même pour les programmes devant aboutir aux Astraea A21 et W93. Mais certaines révélations de la BBC6 peuvent laisser entendre que, justement, la coopération s'étendrait à la « partie nucléaire » sur ces deux programmes alors que celle-ci est habituellement décrite comme une « sovereign’ UK capability ». Malgré l'intrication des développements des têtes nucléaires britanniques, le questionnement dépasse l'analyse du degré de proximité des choix technologiques effectués depuis le « Joint Technology Demonstrator » lancé en 2016 et revient à questionner l'existence d'un « sovereign design »7 à travers l'Astraea A21.Pour en revenir au problème politique qui s'était posé, il existait un décalage calendaire entre les deux parties :
La Royal Navy verra son premier SNLE classe Dreadnought entrer en service au début des années 2030, avec un lot de huit à douze missiles UGM-133A Trident 2D5 Life Extension (LE) dont la partie haute devrait comprendre d'ores et déjà des têtes nucléaires Astraea A21/Mk. 7. Sachant que la Holbrook serait bonne pour le service jusque les années 2035-40.
L'US Navy prononcerait la mise en service de la W93/Mk. 7 sur la période 2039-42, à l'occasion de la mise en service opérationnelle de l'UGM-133A Trident 2D5 Life Extension 2 (LE2) sur les SNLE type Columbia.
Le financement préliminaire du programme Next Navy Warhead (W93) était initialement visé pour la Fiscal Year 2023. C'est l'administration de Donald J. TRUMP de son premier mandat (20 janvier 2017 – 20 janvier 2021) qui a demandé un financement pour ce programme dès le budget de la Fiscal Year 2021. Mais, le 13 juillet 2020 : il y a eu refus de l'energy and water subcommittee de la United States House of Representatives de voter les crédits devant engager la mise à l'étude de la W93/Mk. 7 (soit 53 millions$ (2020) devant financer la Phase I Conceptual Design). Les représentants Démocrates – certains étant proches de l'aile gauche du parti – se dirent pas convaincu de l'intérêt stratégique de financer dès maintenant ce programme (13,4 à 15,5 milliards$ (2020)), notamment après les budgets votés en faveur de la modernisation des W76 mod. 1/mod. 2 et W88, permettant de les maintenir en service jusqu'au début des années 2040, voire 2045 (W76).
Il s'est engagé une « très vive » discussion américano-britannique. Sir Ben WALLACE, Secretary of State for Defence (24 juillet 2019 - 31 août 2023), adressait une lettre courant avril 2020 à l’intention des commissions militaires du Senate et de la United States House of Representatives afin de les convaincre de l' « urgence » du programme Next Navy Warhead (W93) pour la partie britannique. Une partie de la teneur de ladite lettre était révélée par The Guardian8. Les arguments employés visaient pas moins « the future of Nato as a nuclear alliance » (1963 Polaris Sales Agreement) mais également la nécessité que « Your support to the W93 program in this budget cycle is critical to the success of our replacement warhead programme and to the long-term viability of the UK’s nuclear deterrent and therefore ». Les parlementaires américains dirent ne pas se souvenir d'un précédent exemple d'une intervention gouvernementale britannique aussi directe dans le débat parlementaire américain.
Et finalement le financement du programme Next Navy Warhead
/ W93 fût rétabli par le Congrès, avec le vote d'un financement comprenant 53 millions$ (W93) au titre du budget NNSA et également 32,48 millions$ (Mk. 7) par celui de l'US Navy.Beaucoup d'analyses furent proposées afin d'essayer de proposer les hypothèses les plus probables afin d'expliquer le comportement des deux parties. Nous en proposons deux nous paraissant être les plus convaincantes :
La première administration de Donald J. TRUMP aurait pu vouloir gagner deux années supplémentaires de marge de manœuvre calendaire en obligeant la NNSA, une agence gouvernementale à l'autonomie particulièrement marquée, à avancer les travaux portant sur la W93/Mk. 7 de deux années. Et dans cette perspective, Sir Ben WALLACE aurait servi ce dessein, en exagérant très largement l' « urgence » du besoin britannique9.
Le gouvernement britannique aurait pu avoir effectivement forcé le trait afin de tenir le calendrier, non pas de la conception ni même de la production des futures têtes, mais bien des infrastructures techniques : Pegasus (manipuler des composants d'uranium enrichi), Mensa (assembler et démonter des ogives) et Hydrus (tests hydrodynamiques). Le retard dans la construction de celles-ci aboutirait, in fine, à mettre en danger le calendrier de la production des nouvelles ogives Astraea A21. Et il existe un précédent des années 1980 où le retard des premières infrastructures a bien failli mettre en péril la bonne tenue du calendrier de la production des Holbrook vis-à-vis du calendrier arrêté10.
Nous parvenons – enfin – à nous intéresser au sujet de l'existence d'études britanniques quant à la faisabilité technique d'un choix alternatif à l'UGM-133A Trident 2D5 Life Extension (LE) par le M51.4, avec intégration des futures têtes nucléaires britanniques Astraea A21 à la partie haute dudit missile. Selon Francis TUSA, il y a eu des discussions entre les sociétés britanniques Babcock et BAE Systems et des protagonistes français, probablement liés aux programmes de la dissuasion nucléaire. Il n'est pas possible de distinguer s'il s'agissait d'une tentative d'approche britannique à ce sujet et quelle a pu être la réaction française. Ou bien si ces échanges diplomatiques auraient pu avoir lieu, par exemple dans le cadre de la mise en place du nouveau « groupe de pilotage nucléaire franco-britannique » par la « Déclaration de Northwood » (10 juillet 2025). Ce groupe se réunissait, pour la 1ière fois, le 10 décembre 2025.
Babcock aurait reçu la responsabilité de plusieurs études techniques (dès les années 2024 ou 2025* ?) dont l'enjeu central aurait été la faisabilité technique de l'adaptation du Common Missile Compartment (CMC) – issu d'un programme américano-britannique car devant constituer la tranche missiles des SNLE de types Columbia et Dreadnought – afin d'intégrer le missile MSBS/SLBM M51.4. Sur les plans :
technique, diamètre et longueur du vecteur français serait compatible avec le dimensionnement du CMC. Il faudrait en déduire que certaines marges existent pour un remplacement de l'UGM-133A Trident 2D5 LE/LE2 par un engin de plus grand diamètre ;
calendaire il existerait une fenêtre de faisabilité sur les années 2025* à 2027, voire peut être jusqu'en 2028 afin de lancer l'entrée en phase de réalisation des modifications matérielles à apporter.
L'inflexion politico-stratégique aboutirait à l'intégration des Astraea A21 sur le M51.4. Il n'a pas été su si, dans l'idée de manœuvre, le périmètre de l'étude d'une « second sovereign delivery method » s'arrêtait stricto sensu au vecteur alternatif considéré (M51.4) ou bien allait jusqu'à considérer d'abandonner le « re-entry vehicle/body » (ou encore « aeroshell ») Mk. 7 et les aides à la pénétration. In fine, c'est la différence entre étudier l’intégration d'une partie haute américano-britannique ou bien voir Londres mettre à l'étude pratiquement une nouvelle tête nucléaire pouvant s'intégrer dans une partie haute française.
La perspective des travaux et accords politiques nécessaires à cette « bascule » de l'UGM-133A Trident 2D5 Life Extension (LE) au M51.4 est « gigantesque », rien que sur le plan politique et donc juridique afin d'essayer de comprendre ce que permettrait les accords américano-britanniques noués depuis 1958. Sans compter comment la partie française pourrait s'accomoder d'une tête nucléaire britannique, avec ou sans corps de rentrée américain, sur un vecteur comme le M51 qui est souverain et où l'intégration des têtes nucléaires sur la partie haute est une compétence souveraine. Le scepticisme semble être de mise.
Toutefois, le Defence Comittee de la House of Commons, commenttant les réponses du Gouvernement britannique reçues le 20 janvier 2026, écrivait bien que « we have not received sufficient evidence to recommend investing in a second sovereign delivery method for nuclear deterrence, we wish to understand why the Government dismissed this option11 » Il est bien difficile de ne pas faire le lien avec les propos précédents que nous avons longuement comentés : d'autant plus que l'ensemble du propos attenant distingue bel et bien la « UK nuclear deterrent [...] delivered through our submarine-launched deterrent ». Et si le Gouvernement britannique « dismissed this option » : c'est bien qu'elle a existé dans l'énoncé des possibilités considérées, voire dans leur considération par la conduite d'études.
La temporalité britannique pourrait correspondre, après l'engagement du remplacement des têtes nucléaires britanniques, au choix du futur vecteur devant les porter. Il est possible qu'il y ait eu l'étude d'une alternative française. Et ce ne serait pas la première fois que cela aurait été étudié. Il est très probable que Londres ait engagé définitivement le futur remplacement de l'UGM-133A Trident 2D5 Life Extension (LE) par l'UGM-133A Trident 2D5 Life Extension 2 (LE2).
1Francis TUSA, Twitter, 18 janvier 2026, tweets :
n°1 (URL : https://x.com/FTusa284/status/2012618211879952688?s=20) « Opting for French M51.4 has already been scoped. It will slip easily into CMC on Dreadnought. OK, integration of UK warheads onto M51 - we'll have to spend £00ms to do this for Mk7 onto Trident anyway. » ;
n°2 (https://x.com/FTusa284/status/2012906037737566461?s=20) « There have already been studies and analyses about replacing Trident II with France's M51. Absolutely do-able. OK, there's a cost, but with USA's unreliability, a cost worth paying... »,
consulté le : 02 février 2026.
2Defence Comittee, House of Commons, « The UK contribution to European Security: Government Response », Sixth Special Report of Session 2024–26, 30 janvier 2026, URL : https://committees.parliament.uk/publications/51336/documents/284983/default/, consulté le : 02 février 2026.
3 Anciennement dénommé programme « Next Navy Warhead ». La dénommination de la tête nucléaire est connue publiquement depuis son apparition dans les documents budgétaires de la National Nuclear Security Administration (NNSA) portant sur la Fiscal Year 2020.
4Mark URBAN, « Replacing Trident could take the UK-US 'special relationship' to "new heights" », BBC, 02 mars 2021, URL : https://www.bbc.com/news/uk-56256173, consulté le : 02 février 2026.
5Ibid.
6Ibid.
7Dr. Matthew HARRIES, « Dependent Deterrent? US Support for the UK’s New Nuclear Warhead », Royal United Services Institute, 03 mars 2021, URL : https://www.rusi.org/explore-our-research/publications/commentary/dependent-deterrent-us-support-uks-new-nuclear-warhead, consulté le : 02 février 2026.
8Julian BORGER, « UK lobbies US to support controversial new nuclear warheads », The Guardian, 1ier août 2020, URL : https://www.theguardian.com/world/2020/aug/01/uk-trident-missile-warhead-w93-us-lobby, consulté le : 02 février 2026.
9Dr. Matthew HARRIES, « Will America Help Britain Build a New Nuclear Warhead? », War On The Rocks, 22 octobre 2020, URL : https://warontherocks.com/2020/10/will-america-help-britain-build-a-new-nuclear-warhead/, consulté le : 02 février 2026.
10Dr. Matthew HARRIES, Op. Cit., URL : https://www.rusi.org/explore-our-research/publications/commentary/dependent-deterrent-us-support-uks-new-nuclear-warhead, consulté le : 02 février 2026.
11Defence Comittee, House of Commons, « The UK contribution to European Security: Government Response », Sixth Special Report of Session 2024–26, 30 janvier 2026, URL : https://committees.parliament.uk/publications/51336/documents/284983/default/, consulté le : 02 février 2026.


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